mardi 9 mai 2017

Le féminisme peut être parfois gênant

Ne nous méprenons pas sur le titre, le féminisme peut être parfois gênant, oui... d'abord pour la cause qu'il veut défendre et pour bien d'autres encore. Il a certes apporté des lois sur l'égalité des genres, influençant ainsi la correction de pratiques. A son actif, on peut aussi retenir la prise de conscience, en terme de différenciation de traitement des personnes, mettant à jour le sens de certaines conduites. Bref, le bilan n'est, bien sûr, pas totalement négatif. Mais, par exemple, l'apparition de lois contre les discriminations a eu aussi un effet pervers peu perçu et surtout farouchement nié par nombre de militants : ainsi, la loi cristallise la différence. Elle la consacre et, de fait, la renforce ! Qu'est-ce que je veux dire par là ? Je veux indiquer que produire des procédures pour défendre la discrimination marque aussi, en la renforçant, une réelle différence entre les genres, d'où la nécessité d'égaliser leur traitement. Plus vous dites "qu'il faut sauver le soldat Ryan", plus vous faites exister ledit soldat Ryan en tant que victime... 
Je pense par exemple à la discrimination positive qui fustige et exacerbe la différence qu'il a, ou pourrait y avoir, entre des populations aux origines diverses. En effet, être homme n'est pas être femmes et, du coup, un traitement singulier s'imposerait pour égaliser ces différences. On va donc focaliser le regard sur la singularité (cependant sociale) de l'autre genre. C'est à cette occasion que l'on va voir donc une réflexion s'ouvrir autour de différences, comme la grossesse et l’accouchement, autour des règles menstruelles, autour de la force et de la faiblesse, de la résistance à la douleur. la même perception va s'aiguiser autour de la séduction, autour du positionnement social  de chacune et de chacun, la liste n'est bien sûr pas limitative. Sans s'en rendre vraiment compte, on vient alors de creuser davantage le fossé identitaire entre les hommes et les femmes pour des caractéristiques dites singulières.
Certains diront que la grossesse, l'accouchement, les règles sont bien spécifiques à un genre particulier. Et c'est bien le cas. Mais en portant le regard sur ces singularités, je les pose comme marques identitaires, comme marqueurs sociaux. Je fabrique de la norme, et toute personne qui n'entre pas dans la catégorie est donc exclues du genre. Une enfant est-elle alors du genre femme ? Une dame ménopausée l'est-elle aussi ? Une autre qui n'a pas envie de grossesse, également ? Et une femme qui se sent homme ? Alors, de quelle femme parle-ton ? Ceci est un premier élément un peu gênant dans la lutte des genres. 
Sur un autre plan, les talons aiguilles et les jupes sont-ils des critères de féminité ? Bien sûr que non, il s'agit là d'éléments culturels et sociaux, temporels et locaux. Nous en sommes bien d'accord. Alors, qu'est-ce qui fait "catégorie" de femme ? Oui, nombre de femmes revendiquent leur féminité et leur singularité. Je les comprends, certes, mais leur identité s'épuise-t-elle dans le genre ? Sûrement pas ! Et bien de ces personnes le revendiquent aussi. Il est incongrue de les voir comme de simples objet du désir, par exemple. Il y a là aussi quelque chose d’insupportable. C'est probablement pour ces motifs que l'on retrouve dans nos regards anti discrimination quelque chose d'ambigu. Il faudrait reconnaître la catégorie sur la base de caractéristiques singulières mais que ses caractéristiques singulières n'épuisent pas l'identité. C'est tout à fait juste : l'enfermement en catégories tue les gens.
Justement, pour cela, il nous faut considérer l'intention, la volonté et le désir qui sont à l'origine de la démarche de demande de justice égalitaire. Au-delà de la sempiternelle quête de justice ("pourvu que j'en aie autant que l'autre" ou "qu'il, ou elle, n'en ait au moins pas plus que moi !"), il y a très certainement une souffrance de "mé-reconnaissance", de manque d'existence sociale ! C'est ainsi que le vivent d'autres personnes parce qu'elles se sentent trop blondes, trop grandes, trop brunes ou trop petites, trop grosses ou trop maigres... Quand elles se considèrent pas assez diplômées ou trop même, qu'elles se sentent étrangères ou un peu seules, ou encore trop aperçues, etc. Il y a des jeunes en banlieues, semble-t-il, qui aimeraient être moins "repérés" et moins sollicités à présenter leurs papiers, par exemple. On sait que les phénomènes communautaristes reposent sur des souffrances de cet ordre, et la quête d'appartenance, en creux ou en opposition, constitue une réponse mécanique à ce type de souffrance. 
Nous savons aussi que le monde de la surconsommation produit de fortes frustrations chez des acteurs. La promesse de jouissance, par la propriété et l'usage, d'objets illusoires n'est jamais atteinte pour le commun des mortels. Alors, les gens tentent par le même biais de donner un sens à leurs douleurs : "C'est la faute des autres qui ne nous laissent rien et prennent tout". Cette phrase pourrait être prononcée aussi bien par un enfant de migrations antérieures, que par un "excluant" des droites extrêmes. La quête identitaire vient de manques ressentis produisant des manques de sens. "Si je souffre, si je manque, c'est la faute de l'autre qui...". On trouve plus de coupables que de solutions... En fait, en voici une ! Si la nature a horreur du vide, la nature humaine a horreur du vide de sens. Là où elle en manque, elle en met, quel qu'il soit, même n'importe quoi, pourvu qu'il y ait du sens. Il s'agit de combler un vide, comme la boulimie vient combler un vide de l'estomac ou un vide existentiel, un vide de sens ou une peur de manquer, voire une peur du vide.
Il arrive donc que le remède soit aussi néfaste que le mal qu'il prétend réduire. En effet les lois qui régissent la discrimination rappellent en continue qu'il y a une différence entre les genres. Et c'est bien cela qui renforce les points d'appui de la discrimination, ses hypothèses. Autant d'éléments qui renforcent aussi la culture catégorisante et discriminante qui la porte. La question devient alors : "Comment résoudre les discriminations sans cristalliser les différences ?"
Il me souvient de cette longue histoire des cathares dans le sud-ouest de la France. Pourquoi une religion de type chamanique, la religion de Manie, a-t-elle traversé l'Europe sans s'installer nulle part, et fleuri dans le sud-ouest ? Justement parce que, là aussi, il y avait un souci identitaire. Les populations anciennes, Alamanes, Wisigothes ou Ostrogothes, étaient de culture matriarcale. Elles avaient été occupées et acculturées au patriarcat des envahisseurs romains. Ces deux types de cultures sont de même structure mais le pouvoir (l'autorité) ne se situe pas au même endroit. Les rôles sociaux de genres étaient distribués ainsi de part et d'autre : les hommes s'occupaient de l'extérieur, de la guerre, de la survie, de la sécurité et des acquisitions de richesse, tandis que les femmes s'occupaient de l’intérieur, de la pérennité, de l'alimentation et de la progéniture.
Certains ethnologues sont allés jusqu'à dire que les fonctions suivaient la forme du sexe des uns et des autres, à savoir que ceux qui l'avaient tourné à l'extérieur se tournaient vers ce champ-là, alors que ceux qui l'avaient tourné vers l'intérieur se tournaient vers cet autre champ.... Seulement, chez les patriarcaux, le pouvoir était aux "responsables" de la guerre et des armes quand, chez les matriarcaux, il était aux "responsables" de la maison, du domaine, de la pérennité du groupe. On dit que cette civilisation gallo-romaine souffrait de cette hésitation identitaire entre patriarcat et matriarcat : qui dirige ? Où est le pouvoir ? Où est la sagesse ?
Le catharisme est arrivé en apportant involontairement la solution. Cette religion proposait, comme toute religion chamanique, que le monde des esprits était différent et distinct du monde physique. Particulièrement, le catharisme indiquait que le monde des esprits avait été créé par Dieu et que le monde physique, là où se trouvent les souffrances de la faim, du froid, des blessures et des maladies, avait été créé par le diable pour embêter Dieu. Sur cette différence de valeurs, la destinée était donc de rejoindre le monde spirituel; Sur cette différence de valeurs, la destinée était donc, de rejoindre le monde spirituel. Du coup la différence de genre devenait une particularité satanique qui n'existait pas dans le monde divin. A partir de là, on pouvait s'en moquer. De ce fait, la différence de genres s'effaçait et, en Occitanie, les femmes, comme les Juifs et les membres de toute autre minorité, étaient considérés comme des êtres libres. Ils avaient donc droit de vote et de discours. Ainsi, on raconte que l’immense monastère de Carcassonne était dirigée par une femme, que les nobles et les puissants s'entouraient, comme conseillers, de Parfaits et de Parfaites, cette élite philosophique et acétique cathare. Cette culture avait résolu la question identitaire par une approche culturelle qui effaçait les différences. Il me semble que c'est là une bonne façon de faire.
Il m'apparaît de la même façon, que les guerres, les violences et les affrontements, ne sont pas susceptibles de résoudre les conflits, mais de renforcer les oppositions. On raconte même que, dans les guerres de vendetta, les gens s'affrontent et se massacrent sans plus savoir la raison originelle... De la même manière, les guerres de genres fustigent des différences, cristallisent des oppositions communautaires sans jamais en résoudre les inconvénients. Elles me semblent, en effet, d'une part propices à formaliser, alimenter et perpétuer le problème, le conflit. Elles me semblent d'autre part cristalliser les désirs de comblement de manques identitaires sur un seul axe, effaçant socialement, culturellement d'autres discriminations, comme celle vis-à-vis de gens laids ou mal vêtus, vis-à-vis de gens trop petits mais pas nains, vis-à-vis de gens trop grands et trop maigres, trop myopes ou trop presbytes, ou trop gros, de gens "hors les normes", hors des canons sociaux. 
Au dix-neuvième siècle, les grands blonds étaient vus comme intelligents et sérieux alors que les petits bruns étaient considérés de manière bien plus négative. A Paris, au dix-neuvième siècle, italiens et auvergnats étaient les "bougnoules" de l'époque, parce qu’immigrés. La culture et le brassage ont effacé ces différences et nous n'en parlons plus, car nous ne la voyons plus et les discriminations se sont tues. Les gens venus d’Italie et d’Espagne dans les années trente, poussés dehors de chez eux par les totalitarismes violents ou le désir de vivre mieux, étaient vertement fustigés comme étrangers, porteurs de défaut moraux et de comportement asociaux. Le temps et l'arrivée d'autres migrants ont fait taire les quolibets. 
C'est donc bien la voie culturelle, celle des représentations sociales, qui résout les discriminations, pas vraiment les combats. Peut-être même que ceux-ci participent en creux à faire perdurer les différences et les discriminations qui vont avec. N'enlevons pas, cependant, l'impact positif de la lutte politique, celui qui consiste, justement, à mettre en lumière une population jusque-là inaperçue. Dans le même temps, nous percevons aussi des éléments de discrimination issus d'autres raisons culturelles, attribuées le plus souvent à du sexisme. Je pense aux éléments de rôles et fonctions sociales, issus de répartitions sociotechniques de traitement des besoins. Non sans un certain humour cynique, une collègue me fit remarquer, un jour, qu'il n'y avait pas de différence de genre chez les handicapés en fauteuil car, à l'étage, ils n'avaient qu'un seul toilette dédié... Je lui répondais, sur le même ton, que les différences de genre auront disparues quand il n'y aurait plus qu'un seul toilette pour tout le monde...
Eh bien, de fait, les problèmes culturels sont plus simplement résolus dans des approches culturelles. D'ailleurs, plus le temps passe, plus la postmodernité et l'ultra-consommation avancent, plus la répartition des rôles et fonctions distinctes disparaissent, et plus les écarts de genre s'amenuisent. C'est à ce moment, qu'aujourd'hui, la discrimination de genre nous devient véritablement insupporte !

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