mardi 11 avril 2017

En management, il y a plus de Jazz-Bands que d'orchestres classiques

La musique est bien plus qu'un simple produit de consommation. Elle constitue un lien social, l'expression de valeurs, de façons d'être, voire un totem. La musique actuelle ressemble plus au format des jazz-bands qu'au format des orchestres classiques. La différence n'est ni dans la taille ni dans la musique propagée mais dans le mode de faire. Quand la musique classique a besoin de partitions et d'un chef d'orchestre, la musique jazz a juste besoin d'une certaine idée partagée du morceau.
Si la musique classique a besoin d'un chef et de partition, c'est parce qu'elle relève de représentations et d'objectifs qui les réclament (parce qu'elle fige le détail). Dans les jazz-bands, musiciens et aficionados accueillent aussi bien la contribution improvisée dans l'exécution, que la construction dans l'instant. Certains partisans des musiques dites modernes affirment que la différence serait dans le vivant des musiques modernes versus des musiques classiques dites mortes. Il est bien sûr que cette distinction me semble bien abusive. Je préfère cette approche de vieux blues-mens qui disent que la chanson est un prétexte pour l’événement qui est en train de se créer là, sous nos yeux.
Les musiciens considèrent les morceaux en musique classique (écrite) comme "premiers" pour les interprètes. Ils sont donc figés dans le marbre. Tous doivent s'y soumettre, se mettre à son service, le servir de leurs émotions et talents d'exécution. En revanche, les vieux blues-mens se servent de la chanson comme d'un prétexte, pour une expression de leur âme. La finalité n'est donc pas la même et leurs représentations sont aussi différentes que déterminantes. Voilà pourquoi, jazz-mens et blues-mens n'ont pas besoin de chef d'orchestre. Chaque musicien a une idée du morceau "prétexte" et imagine ce qu'il peut en faire, ce qu'il peut apporter comme contribution selon son vécu, selon son ressenti, son émotion du moment. Les confrères sont vigilants, à l'écoute de ce qui "se joue" là, et ajustent leur contribution "just in time".
Dans la vie des organisations, il en va de même, et les classiques ont fait le choix de l'orchestre classique comme modèle de management, et la fonction de chef d'orchestre pour celle de manager. La partition est écrite, la finalité déterminée, la forme de la cathédrale dessinée, définie, définitive.
Les organisations dites "libérées", ou "agiles", ou même "fertiles" n'ont pas de chef d'orchestre. Chaque acteur de l'organisation est un jazz-man ou un blues-man, contributeur généreux, créatif et à l'écoute, désireux et convaincu qu'il apportera le meilleur de lui-même. 
Il passe son temps à s'ajuster (à apprendre aussi), à s'accorder avec les acteurs-partenaires pour servir une œuvre collective, fruit des contributeurs, en l'espèce : une cathédrale. Ladite cathédrale s'avère non écrite définitivement. Elle reflète juste une idée, une image, répondant aux questions essentielles, fondamentales mais suffisantes : "C'est pour quoi faire ? C'est pour qui, pour quand, et où ?"
Avec l'évolution sociétale alternante culturelle, qui se dirige et nous oriente vers cette société quantique qui imprègne tout, les gens aiment de moins en moins les projets arrêtés, définis à l'avance, ficelés dans la forme et sur le fond. Les gens aiment s'investir, s'engager, et préfèrent que le temps de travail soit un temps de partage, de co-création, de contribution et de co-construction.
Les managers devraient sincèrement s'intéresser davantage à la musique. Ils comprendraient mieux les dynamiques organisationnelles actuelles, ce que l'on appelle l'intelligence collective, les organisations agiles, holacratiques ou libérées. Sous ces noms qui ne servent à rien (sinon à vendre quelques pages, quelques journées de formation ou de conseil), ces approches managériales reposent sur le plaisir de faire. Elles sont un lien social et chaque contributeur, par le simple fait d'avoir participé, a déjà reçu une partie de son salaire.
Pour conclure, voici une petite histoire de blues-mens. Celle-ci qui se passe à la fin des années quatre-vingt dans un petit studio d’enregistrement du Middle West. Peter Guralnick et Scott Billington, producteurs d’enregistrements, sont sur les dents. De l’autre côté de la vitre, Johnny Shines, le compagnon de route de Robert Johnson, et Robert Lockwood Jr., d’Helena en Arkansas et gendre du même Robert J., sont en train d’enregistrer quelques morceaux en prise directe, comme les blues-mens ont l’habitude de faire. 
Du côté de la technique, ça ne va pas fort. Cet enfoiré d’ingénieur du son vient d’effacer une bonne partie du premier morceau, tout le début en fait… Plus que gêné, Peter va voir les blues-mens et leur annonce la catastrophe : « On a perdu le début du premier morceau… ». « Et alors ? demande Johnny Shine, la fin ne te convient pas ? »… silence lourd pour Peter. Robert semble s’en foutre, plus préoccupé à retendre ses cordes tout en frottant sa barbe blanche. « On n’a plus le début. Il faudrait réenregistrer ce morceau…» propose Peter. « Bon, si tu y tiens vraiment, reprend doucement Johnny Shine, OK !… Heu ! Tu peux me chanter comment ça faisait ?…. »
Jean-Marc SAURET
publié le mardi 11 avril 2017


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