samedi 20 juin 2020


Comment développer des organisations dynamiques ? C'est une question de postures et d'interactions. La question devient donc : Comment se développer soi-même ? Patron, manager et décideur d'entreprises, de grands groupes et d'administrations, consultants et formateurs, collaborateurs et chargés de missions, ce blog "le manager conseil" est fait pour vous. Il est la bibliothèque du site "L'Humain au cœur", où je propose accompagnements et services. 
Vous trouverez ici des éléments sur le management des personnes et des projets, comment ça marche, comment ça évolue, comment agir, avec des postures, des principes de fond, des leviers pour faire, et voir l'impact des évolutions de notre société sur nos métiers, nos pratiques et la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.
Jean-Marc SAURET

mardi 27 septembre 2016

Technologie et propagande

La pensée du sociologue Jacques Ellul (1912-1994) renoue avec le réel aujourd'hui par cette idée qu'il posait, que la propagande est au service de la technique, laquelle soumet l'homme. Ainsi l'homme est devenu le serviteur de ses propres moyens, de ce qu'il prétend "utiliser". Nos smartphones, pc portables, tablettes et autres, via leurs applications, nous accaparent, nous mobilisent au point de provoquer des addictions aux techniques de communication et aux objets eux-mêmes. Paradoxalement, plus les espaces nous aspirent, plus ces outils nous sollicitent, et plus nous nous recroquevillons sur nous même, ne parlant même plus au voisin que l'on croise sur le palier, jusqu'à produire des phénomènes d'isolement volontaire, comme les hikikomoris au Japon s’enfermant avec leurs PC dans leur chambre, ou appartement, des mois durant. L'outil, le moyen, sont devenu le réel de substitution, voire l'objectif : être dans le "move", dans la circulation du flux des annonces, dans ce qui s'échange et circule. Il faut en être. "As-tu vu la vidéo d'untel sur les chatons ? Géniale !"... 
Ainsi, le système financier vivant du développement technologique devient la finalité du monde, phagocytant tout, toute valeur et toute activité humaine. Dieu est techno ! ...et réciproquement. La technique est même devenue "technologie", comme une science de la science, comme une épistémologie, comme la science du réel. Nous assistons à une fétichisation de la technologie. Elle est "le grand tout".
Oui, le progrès technologique s'impose aujourd'hui comme "La" finalité incontournable, nécessaire, logique, et inéluctable. Le système abandonne le réel aux techniciens. La dictature du chiffre et du processus s'infiltre dans les organisations, les familles, les équipes, les têtes. La technologie a pris la place de dieu et le principe d'efficacité légitime tout, comme un principe de réalité. 
Erreur ! Il y a bien là un véritable abus de publicité. Jacques Ellul aurait dit de propagande. "L'état technicien est par essence totalitaire" écrivait-il. "Peut importe sa forme juridique et sa couverture idéologique". Nous arrivons à une apogée du système !
Si l'information dit le vrai (et c'est là sa vocation), la propagande tend à convaincre du faut, produire de l'adhésion, du gout et de l'envie, de l’appétit pour l'objet à faire passer, à vendre, à propager. Le pire est donc quand l'information fusionne avec la propagande, quand, sous la forme de l'information, elle oriente et canalise les consciences. C'est l'intention qui les distinguent l'une de l'autre. Si l'information tend à libérer, renforcer, autonomiser et prémunir la personne, la propagande tend à la soumettre, à l'assujettir, à la mettre en dépendance jusqu'à l'addiction. 
"Plus on a de chaines, plus on est sensible à leur manipulation" écrivait Jacques Ellul dans les années cinquante. Lu aujourd'hui, nous ne pouvons nous empêcher de penser aux chaines de télévision et de vidéos sur la toile. 
« La propagande est nécessaire pour le Pouvoir, mais aussi pour le citoyen. L'information dans une société technicienne étant forcément complexe, pointilliste et catastrophiste, la propagande ordonne, simplifie et rassure... Il s’établit donc une complicité entre propagandiste et "propagandé"... Le diagnostic tient en deux propositions : 
1) pas de démocratie sans information mais pas d'information sans propagande ; 
2) pour survivre la démocratie est condamnée, elle aussi, à faire de la propagande.
Or, par nature, la propagande est la négation de la démocratie. L'objet de la propagande (la démocratie) tend alors à s'assimiler à sa forme (la propagande, par essence totalitaire), car l'instrument n'est pas neutre. « Il n’existe pas de bonne ou de mauvaise propagande, au plan éthique, mais des propagandes efficaces ou non, au plan technique », écrivait en 2005 Patrick Troude-Chastenet à propos de la pensée de Jacques Ellul. Ici, la technologie prime sur l'éthique.
On comprend que toute information descendante, toute démarche communicationnelle top-down, sollicite ce phénomène-là et y participe. Ainsi, ce constat invite à une plus grande mesure, c'est à dire à privilégier la communication conversationnelle, horizontale et égalitaire : la conversation, comme l'évoquait Théodore Zeldin*. Et ceci, dans une co-construction interactive où les protagonistes "transactent" de leurs références, montrant "d'où il pensent", comme le proposait Rodolphe Ghiglione**. Nous retrouvons ici la posture libertaire, celle des "Nuits debout", des Podemos et autres mouvements des coordinations interpersonnelles (que je préfère à populaires, expression par trop condescendante). La communication officielle, soit descendante et de style propagandaire, les décrits comme anarchistes, sans fondement ni contenu, etc... La campagne de dénigrement marche bien... Propagande ou information ? L'image me parait désormais claire.
Si nous assistons aujourd'hui, depuis la modernité, à une dictature du progrès, et depuis la post-modernité, à une dictature de la technologie et des produits, nous le devons à ce processus communicationnel que Jacques Ellul nommais "propagande". C'est peut-être là qu'est le nœud du processus totalitaire, dans cette insidieuse démarche de reconstruction de la vision du réel. Mais c'est aussi là son tendon d’Achille. C'est parce que nous savons ce processus que nous pouvons le déconstruire, nous en prémunir et développer les antidotes : une entente collective non-agressive, humaniste et imaginative.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 27 septembre 2016


* Théodore ZELDING, De la conversation, Fayard, 1999
** Rodolphe GHIGLIONE, L'homme communiquant, Armand Colin, 1986



Lire aussi : "Les nouveaux liens sociaux (1, 2 et 3)"

mardi 20 septembre 2016

Le temps ne fait rien à l'affaire...

Les formes de travail, comme les métiers et emplois, ont terriblement changé dans ces dernières décennies. En 95, Jean Boissonnat rendait un rapport sur "le travail dans vingt ans" et ce temps-là est aujourd'hui. Il y indiquait, entre autre, la disparition progressive d'emplois et de métiers (et même de la production industrielle) au bénéfice d'emplois et métiers de services. La proportion en vingt ans s'est bien inversée. En 1998, au moment du débat sur la loi de réduction du temps de travail à trente-cinq heures que proposait la ministre des affaires sociale de l'époque, Martine Aubry, je rencontrais Bernard Monteil, le patron de l'IGS, école de ressources humaines. Il me faisait remarquer que le temps de travail n'était plus la référence pour une production devenant essentiellement de services. "Si vous faite fonctionner une heure de plus une installation qui produit dix mille clous à l'heure, vous aurez dix milles clous de plus. Mais si vous demandez à deux collaborateurs la rédaction d'une note ou d'un courrier sur un point défini, l'un vous rendra un rapport nickel en quelques heures quand l'autre mettra plusieurs jours et peut être avec nombre d'éléments à revoir. Ce n'est donc pas le temps qui fait la référence au travail mais la qualité du rendu".
Nous avons depuis majoritairement compris que Bernard Monteil avait tout à fait raison. Nous avons compris aussi que ce qui fait cette qualité de travail de service n'est pas de la seule compétence des collaborateurs (approche mécaniste) mais de leur engagement (approche organique). Nous avons compris aussi que cet engagement dépendait de la qualité managériale et de la philosophie de son auteur ou porteur. Comme je l'ai déjà cité, Yvon Gattaz, alors patron du CNPF, disait en 2003 devant un parterre de patrons : "Si vous mettez du contrôle, vous obtenez des tricheurs. Si vous mettez de la confiance, vous obtenez de l'efficience". Ainsi, nous savons que si nous développons l'autonomie des acteurs, comme le met en oeuvre le management situationnel d'Hersey et Blanchard, nous développons motivation et compétences, ce qui constitue le moteur de l'engagement.
Cette école managériale nous indique aussi que l'application d'un style de management inadapté à la situation peut être totalement contre-productif. Par exemple, si l'on est par trop directif auprès d'un collaborateur qui connait bien sa partie, nous aurons tendance d'une part à nous discréditer et d'autre part à le décourager par la contre-reconnaissance ainsi produite. Par ailleurs, si nous déléguons la conduite d'une mission à un collaborateur peu aguerri, nous le mettons sous stress et peut-être en situation d'échec, ce qui sera tout aussi contre-productif.
Ainsi, dans le travail, le temps ne fait rien à l'affaire. Il n'est la mesure de rien en ce qui concerne le résultat, ni rien en terme de cause. C'est comme si, dans la performance automobile, on considérait la couleur des yeux du pilote. Il n'y a véritablement pas de lien absolu entre le temps et le résultat. Non seulement ce constat là remet en question la pertinence d'un salaire horaire, mais cela bouscule aussi toute la dynamique de l'organisation, et l'ensemble des rapports sociaux en entreprise. Cela concerne donc la totalité des rapports sociaux ordinaires, et l'ensemble du lien social. Assisterions nous alors au retour de "l'œuvre" comme valeur du lien social, en référence au moyen age ou dans les années précédant l'éclosion du consumérisme, ... ce qui nous reporte à l'aube des années cinquante ? Très certainement.
L'œuvre deviendrait-elle le point focal de nos échanges sociaux ? Oui, très certainement aussi. Le développement des systèmes de troc, celui des laboratoires associatifs d'innovation, celui des coproductions associées, celui ce l'évolution de métiers intégrateurs de services, celui des banques d'échanges des savoirs, etc... Je pense à tous ces mots nouveaux visant la même chose, comme coworking, holacratie, sociocratie, entreprises libérées, autonomie fertile ou économie solidaire. Même dans le marché du conseil, l'œuvre réalisée fait la réputation qui autorise le niveau d'honoraires. Mais, dans la pratique, les choses ne sont pas encore si simples. Comment rémunérer autrement qu'au temps passé un apport immatériel ? Nous voyons bien que nous restons dans un entre deux peu pertinent et que le modèle s'épuise. Nous voyons bien que la réputation force les prix et qu'elle ne dépend pas, loin s'en faut, de la seule oeuvre réalisée, de sa qualité et de son utilité. Mais la référence à la réputation est un reliquat de post-modernité, un élément émotionnel, irrationnel, éphémère et local. Je pense ainsi à l'impact des réseaux sociaux.
De fait, la seule chose qui puisse faire une référence pragmatique à la réalisation est bien l'œuvre produite. Elle est bien le juge de paix de la compétence. Elle raconte l'expérience. Elle témoigne du talent et de l'adaptabilité de son auteur, de son caractère, de sa façon d'être aussi.
Quand on évoque une rémunération à l'œuvre produite, il me revient l’évocation de la rémunération à la tâche. Ce mode ci apparaît particulièrement irritant et mal vu dans toute une frange de la population, laquelle est habituée au salaire horaire comme devant être le plus juste, le plus égalitaire et le plus neutre en termes de rémunérations. Nous voyons qu'il n'en est rien mais que l'on s'en arrange encore faute de mieux.
Ce qui pourrait encore poser problème, en la matière, sont les critères d'évaluation de l'œuvre d'une part et par ailleurs le fait qu'il faille attendre sa réalisation pour savoir combien rémunérer cette réalisation, soit l'œuvre elle-même, dans le transfert de propriété (la vente). Certains évoquent la loi du marché. D'autres recherchent une échelle d'évaluation plus universelle et moins aléatoire. Certaines représentations populaires posent que chaque objet a une valeur intrinsèque, un peu à l’instar de l'or. Le débat n'est pas clos et il nous faudra bien le tenir un jour et le conclure car le changement de paradigme est en cours. Et c'est bien dans le champ de ce nouveau paradigme qu'il nous faut déjà penser les choses... Demain sera un autre jour.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 20 septembre 2016




mardi 13 septembre 2016

Le talent et l'intérêt

Si vous imaginez que vos talents sont les visas sur votre "passe-portes" professionnel ou personnel, vous vivrez de larges déconvenues. En effet, ce n'est pas ce que vous êtes ou pensez être comme apporteurs d'innovation, de pensées justes ou de solutions pour vos prospects, vos patrons, vos collègues et vos relations, qui fera votre présence sur votre marché, qui fera votre place dans le monde. Ce ne sont pas vos capacités mais seulement la manière dont les gens vous voient, vous perçoivent et vous considèrent qui fait votre chemin. Vous voient-ils comme une menace ou comme une opportunité ? Ceci n'a rien à voir avec vous mais avec leurs propres solutions et leurs propres intérêts seulement, avec leur propre vision du monde. Que les gens soient généreux ou égoïstes ne change rien à l'affaire. Cela n'a aucune importance. Les publicistes et commerciaux ont compris tout cela depuis bien longtemps et leur démarche professionnelle est d'abord de comprendre ce qui vous plait, ce qui vous séduit, les couleurs, les sentiments et les formes qui vous font vibrer. C'est là dessus qu'ils construisent. Exister est tout d'abord une question de sens, celui et ceux des autres.
Si vous êtes beau, si vous êtes belle selon les canons locaux, votre humour et votre intelligence en seront qualitativement augmentés et bien plus appréciés. De fait, rien ne change à l'intérieur de vous même, mais sur le marché, oui. Si votre relation à l'autre est ressentie comme bienveillante et à l'écoute, vous serez quelqu'un de bien. Si l'on vous considère comme disant ce que vous pensez réellement, vous risquez d'être perçu comme quelqu'un de naïf ou de sincère, et selon ce que vous dites, peut être comme quelqu'un d’obtus et rigide, voire même une forte tête... quand ce n'est pas agressif. Si vous craignez les réactions de votre interlocuteur (c'est que vous êtes quelque peu timide), vous serez alors perçu comme un nerveux imprécis, voire dissimulateur. La vie des relations est ainsi faite. L'approche PNL (Programmation Neuro Linguistique*) joue sur ces registres relationnels et propose quelques trucs et astuces. Bien qu'ils soient conçus (et donc inscrits) dans la culture anglo-saxonne, ils fonctionnent assez bien aussi dans la notre. Dans l'idée de cette approche, il s'agit de "donner le change" comme nous disons communément, en se mettant davantage en résonance avec son interlocuteur, plutôt  qu'en empathie. On comprendra que l’authenticité relationnelle peut être parfois bien aléatoire.
Ainsi, réservez vos talents pour "réaliser" ce que vous avez à faire et n'en attendez rien en termes de publicité, de marqueur, de clés relationnelles, de marchepieds ou autre passeport. Les compétences que l'on vous reconnaîtra sont avant tout celles que possède ou imagine votre interlocuteur. Rien d'autre. Finalement, tout n'est que jeux de relations. Soyez lisse et secret et ne levez pas les ambiguïtés circulant sur vous-même, cela ne vous sert pas, disait François Mitterrand (une référence assurément, pas nécessairement un "modèle"). 
On a tendance à penser que le juge de paix de votre réputation constitue la somme et la qualité de vos résultats. Mais qui les a obtenus ?... Qui a réellement réalisé la "cathédrale" ? Quelle est votre contribution exacte à l'ouvrage ? Vous est-il reconnu ou contesté ?... Mais aussi, quelle qualité, dans son regard, le "spectateur" déduit-il de vos "œuvres" ? Quel talent vous reconnait-il... et pour quel intérêt pour lui ? Je suis donc convaincu que ce que l'on dit de vous ne vous concerne pas mais plutôt celui et ceux qui le disent. Quel intérêt ont-ils à vous voir ainsi, et surtout à le propager ? Question froide, certes, mais réaliste et bien souvent si vraie.
J'ai croisé nombre de grands dirigeants. Ce qui m'est apparu comme étant chez eux un point commun est leur retenue et leur capacité d'observation, leur attention. Ils parlent peu et écoutent beaucoup. Les autres s'exposent et paient le prix fort. D'ailleurs ces patrons sont de grands patrons parce qu'au delà de cette posture, on leur suppose des qualités humaines, techniques ou professionnelles exceptionnelles. Les ont-ils vraiment ? Certains oui et d'autres en ont d'autres... Ce qui m'a amusé est que chacun leur voit les qualités de son propre métier ou de sa propre posture, de sa philosophie ou celles que sa culture véhicule et porte aux nues...
Par ailleurs, ce qui constitue réellement le meilleur marchepied du pouvoir et du succès est le réseau professionnel ou autre, celui qui propage ce qu'on dit de vous et cela se travaille. Mais ceci est une toute autre histoire.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 13 septembre 2016


Méthode ou technique relationnelle, pratique communicationnelle élaborée par Richard Bander et John Grinder sur des conclusions dudit "collège invisible" de Palo Alto.