samedi 20 juin 2020


Aller plus haut ! Aller plus loin ! Comment développer son organisation plus dynamique ? C'est là une question d'interactions et de posture. La question devient donc : "Comment se développer soi-même pour ça ?" Patron, manager et décideur d'entreprises, de grands groupes et d'administrations, consultants et formateurs, collaborateurs et chargés de missions, ce blog "le manager conseil" est fait pour vous. Il est la bibliothèque du site "L'Humain au cœur", où sont proposés accompagnements et services. 
Se trouvent ici des éléments sur le management des personnes et des projets, comment ça marche, comment ça évolue, comment agir, avec des postures, des principes de fond, des leviers pour faire, et voir l'impact des évolutions de notre société sur nos métiers, nos pratiques et la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.
Jean-Marc SAURET

mardi 17 janvier 2017

Tout est système

Quand nous regardons les organisations, pour mieux les comprendre, et diverses problématiques les concernant, nous comprenons vite qu'une analyse "en silos" des phénomènes ressemble beaucoup à une lecture "à la découpe". C'est à dire que si nous isolons chaque élément pour tenter de le saisir de manière indépendante, nous ne voyons pas grand-chose. La vue d'ensemble, l'aperçu de l'environnement et des variables convergentes nous manquent. Je constate malheureusement que nous pratiquons beaucoup cela. 
Face à une telle posture, je m'interroge... Voudrions-nous connaître le héros d'un ouvrage en ne lisant qu’un seul chapitre ? Pourrions-nous évaluer l'achat d'un appartement sans visiter l'immeuble, le quartier, la ville ? Voudrions-nous comprendre une réaction allergique sans regarder l'environnement physique et social du patient ? Épouserions-nous quelqu'un sans connaître son environnement social, ses amis, son milieu familial, son contexte professionnel, son rapport au monde ? Il est vrai que certains le font, comme si la personne, ou l'élément de convoitise, s'épuisait en lui-même, se suffisait à s'expliquer, à se donner à voir en profondeur. Sous ces conditions-là, nous constatons, aussi, bien des ruptures à courts termes.
L’intention que nous avons sur ces « objets de convoitise » détermine la raison d’être de notre démarche à leur égard. Ainsi, l’environnement y participe-t-il pleinement. Mais allons un peu plus loin maintenant…
Il m'est arrivé d'échanger sur des projets politiques importants, comme celui de la protection de la santé, sans que mes partenaires n'aient envisagé de penser d'abord ce qu'est la santé elle-même dans sa définition et son contexte... A savoir, ce qui la "constitue", en tant que "projet social", objectif personnel ou de société. Bref, ce qui en fait une problématique... 
Il m'est aussi arrivé de partager sur des questions de sécurité. Le seul angle de la loi, ou celui de la surveillance, ou même de la répression, même ces trois-là combinés, semblent bien impuissants à offrir des solutions pérennes. La question de la socialisation des acteurs, des liens sociaux, de la dynamique sociale, de l'environnement urbain, des contextes politiques et des phénomènes marchands, se situent bien, aussi, au cœur de cette problématique. Elle est politique et organisationnelle, bien sûr, mais pas seulement. 
Les débats qui s'animent autour de ces thématiques voient s'affronter des points de vue en matière de priorités : qu'est-ce qui est majeur dans la cause de tel ou tel phénomène ? Le principe de Pareto nous induit peut-être en erreur en nous invitant à considérer les vingt pour cent de causes qui feraient quatre-vingt pour cent des résultats. Nous comprenons aisément à l'usage que cette proportion n'épuise jamais le sujet. Elle nous embarque bien souvent sur des routes hasardeuses, celles de la mono-causalité ! Là où, justement, un effet correspond à une cause, alors que nous savons bien qu'une cause ne produit évidemment pas un seul effet. Nous revoici dans la pensée en silo.
Un autre symptôme m'interpelle. C'est le phénomène du décalage horaire. Troublés, fatigués, décalés, perdus ou désorientés, "à l'ouest" comme disent certains, cette "sensation" nous indique, dans notre chair, l'importance et le poids de l'environnement sur nous et nos comportements. Il nous montre à quel point nous pouvons être impactés, dérangés par ce décalage de cycle. Il nous indique donc combien nous sommes inscrits dans notre contexte et dépendant de notre environnement, comme s'il était bien une réelle partie de nous-mêmes. Ceux qui l'ont vécu ou le vivent régulièrement, même s'ils s'en accommodent en utilisant trucs et astuces, comprennent combien nous ne sommes "pas faits" pour être déplacés si vite, et bousculés dans nos environnements. Ledit environnement pèse sur nous comme un fait majeur de nous-mêmes. Nous sommes donc bien des êtres de système.
Revenons aussi sur ce que l'on appelle l'expérience interdite. Mettez ensemble deux nouveaux nés sans contact émotionnel et culturel aucun avec des adultes ou d’autres êtres vivants, isolés de tout ce qui relève du lien social, comme parler, se toucher, se regarder, sourire, interagir, etc. : ils meurent ! Tous ceux qui ont tenté l’expérience se sont heurtés à ce fait. La finalité de l’expérience dite « interdite » (et pour cause) était de retrouver le langage originel de l’humanité. L’hypothèse était que ce langage que parleraient spontanément alors ces enfants isolés serait le langage initial. Alors, serait-ce l’hébreux, l’araméen ou un autre ?... Voilà qui restait à vérifier. Le pharaon Psammetichus, le roi James IV d’Ecosse, l’empereur moghol Akbar, Louis II de Bavière, Frédéric II du Saint Empire et d’autres encore ont tenté et rapporté l’expérience. Ce que l’on constate tristement est que les enfants de toutes les répétitions de l’expérience sont morts bien avant que de satisfaire les espoirs visionnaires de leurs commanditaires. La confirmation est ainsi faite que "nous ne sommes que relations", pris "identitairement" dans un "système" social. 
Un autre phénomène parallèle et convergent est celui des enfants loups. Ceux qui avaient été « adoptés » avant qu’ils ne se soient inscrit dans le langage, se sont comportés, même physiologiquement, comme leurs parents adoptifs. C’est le cas d’enfants retrouvés qui ne pouvaient se tenir aisément debout, couraient à quatre pattes, dormaient dehors, lovés sur eux même. Ils sont morts entre quinze et dix-sept ans, à l’âge où meurent ordinairement les loups, et ce sans jamais avoir pu s’inscrire dans le langage. Seuls les enfants « adoptés » après leur inscription dans le langage (c’est le cas de l’enfant de l’Aveyron) ont pu revenir à la posture humaine.
Il n'est pas besoin d'aller plus loin dans notre démonstration pour indiquer que, concernant l'être humain et ses diverses organisations, tout est système et qu'il nous faudra toujours en tenir compte quelle que soit la problématique abordée. Nous penserons alors les objets de nos préoccupations, de nos interrogations, dans leur environnement, dans leurs interdépendances, dans leurs systèmes. Hors de cette approche, nous ne comprenons pas grand-chose. C'est aussi ce que nous indique l'échec récurrent des approches prédictives des sondages aux différentes élections récentes : nos sociétés ont changé de paradigme. Les systèmes sociaux ont bougé et les observateurs "avertis" ne savent pas encore prendre en compte ces modifications, comme si la "mécanique" devait rester toujours la même...
La sagesse et le bon sens nous invitent à considérer toute organisation comme un système complexe, tout "individu" comme un élément de système et l'ensemble comme un méta système. Notre culture ne nous y a pas préparés, mais notre rapport au monde bousculé nous y invite avec raison, maintenant, tous les jours.

Il me souvient de ce vieux débat sur la délinquance où s'affrontaient deux postures. L'une préconisait la répression et le redressement, comme si la raison conduisait systématiquement nos comportements et ceux desdits délinquants. L'autre posture préconisait un travail de prévention sur le rapport de la personne à son environnement. Cette dernière démarche, même si elle mérite d'être plus affinée, représente une voie judicieuse et intelligente : travailler sur l'articulation au "monde" de la personne. Dans toute problématique, on visera cette approche systémique. Hors de cette démarche, j'ai bien peur qu'il n'y ait qu'illusion bâtie sur quelques croyances fermées et limitantes. Pour le compte, la pensée scientiste occidentale passerait alors pour une imbécillité rétrograde...
Alors, avant que de conclure, voici quelques axes de réflexions qui nous sont possibles sur quelques thèmes divers :
- D'un point de vue politique, nous ne pouvons pas penser le logement sans penser le vivre ensemble, le lien social, les nouveaux usages, le nomadisme montant pour suivre le travail ou la mobilité des siens... On ne pourra pas continuer à penser un logement immobile et développer la flexibilité géographique de l'emploi.
-  On ne pourra pas continuer de penser le travail et l'emploi sans penser l'évolution des modes de consommation et de non-consommation, les désirs d'autonomie de la décision et de gestion de sa propre activité, sans le principe de la réalisation de soi, sans aborder les projets de vie des acteurs, etc…
- On ne pourra plus penser les impôts sans repenser la société que nous voulons, le "Qui prend quoi en charge ?" la personne ou le collectif et quel collectif, sans penser les interactions globales, sans repenser la fonction de l'état et des communautés, sans repenser le solidarisme et les interdépendances...
- On ne peut pas penser la croissance sans penser la consommation, les usages, les envies, sans penser le projet de société que nous voudrions vivre nous-mêmes, sans penser le type d'emplois, le mode de rémunération du travail, etc...
- On ne peut plus penser l'économie sans repenser la valeur intrinsèque des objets et du travail, sans repenser le rapport entre la production et la distribution, sans repenser la valeur de la valeur, celle même des échanges...
- On ne pourra plus penser le prix du travail, sans penser l'œuvre qu'il construit, à laquelle il contribue, sa valeur et la propriété de chaque émanation...
- On ne peut pas penser l'argent sans penser l'équivalence de valeurs des choses et des notions...
- On ne pensera pas l'économie en parlant de coût du travail à la place du prix du travail... ("Si je paie mal mes ouvriers, à qui vais-je vendre mes voitures ?" disait Ford)
- On ne pourra plus jamais penser des élections sans penser l’imaginaire et l’affect des personnes, les projets de vie personnels, les socialisations des acteurs.
- On ne pourra plus jamais penser le service public sans le public lui-même, sans savoir ce qu’est une population, ce qu’est un droit fondamental, c’est à dire sans une vision exacte de la place de l'humain dans quel type de société.
- On ne changera pas le rapport au politique sans changer le rapport à la consommation.
- On ne changera pas le système de solidarité sans changer le rapport à la concurrence.
- On ne changera pas la grande pauvreté sans changer de rapport à la croissance...

La liste est encore très longue, et laissons à chacun d'ouvrir ses chantiers (ou pas). Gardons en mémoire qu'un collectif, petit ou immense, est un système vivant avec sa dynamique globale dont chaque élément fait partie intégrante et active
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 17 janvier 2017

mardi 10 janvier 2017

La question sociale de la santé

Finalement, à la réflexion, je me rends compte que j'ai déjà tout dit et presque tout proposé dans mes articles précédents en termes de gestion et traitement de la santé, à savoir que la question de la santé ne peut et ne saurait assurément s'épuiser dans la seule organisation des soins, mais dans son approche globale, à commencer par répondre à ce qui en fait sa définition. Je garde comme point de départ celle donnée par l'OMS en  1946 : « un état complet de bien-être physique, mental et social, [qui] ne consisterait pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ».
Il nous importe alors d'avoir une politique d'éco-santé, c'est à dire d'attention et de vigilance sur l'ensemble du traitement de toute la problématique, et du champ complet de ses variables. Il est loisible de citer notamment les suivantes : environnement, milieu social, imaginaire social, culture.... Il s'agit de considérer le " citoyen-patient " comme un être de raison, sain de corps et d'esprit, un animal social dont la force première est sa capacité d'adaptation, laquelle constitue aussi son point de fragilité.
Je prends un exemple : l'ultra-consommation promet le bonheur, le bien-être et la santé par l'acquisition d'objets. Cette démarche renvoie à chaque citoyen une image de soi d'incapable et d'assisté "addict", qui ne peut donc trouver de bien être que dans l'assistance et la consommation. Cette "fable" commerciale est devenue une légende sociétale, fondement de représentations collectives trompeuses mais efficientes. Cette "culture" de la consommation met les citoyens en état de manque permanent, de souffrance morale, phénomène qui n'est pas sans incidence profonde sur la santé de chacun.
Je prends un autre exemple : nous assistons, dans les entreprises ou toute autre organisation, à la ré-émergence d'un management taylorien, contrôlant, assignant, "procédurant" l'activité au travail. Ce mode de management fonctionne en creux, avec l'idée que le monde est mécanique et mesurable, que l'erreur est humaine, et que le bon fonctionnement productif est donc "procéduré", compté, mesuré, mécanique. Nous savons que ce qui fait l'efficience d'une organisation est incontestablement l'engagement des acteurs et que le contrôle le tue. Nous savons, également que le développement de l'autonomie fertile présente le double effet, pour l'organisation, de mieux produire et de permettre à l'acteur de se réaliser au travail (je renvoie aux 5 phases du travail décrits par Marcuse et confisquées à "l'œuvreur" par l'organisation scientifique du travail et les structures bureaucratiques tayloriennes). La retaylorisation du management du travail, qui occupe de plus en plus d'organisations aujourd'hui, produit des effets délétères sur la santé des acteurs (burn out, bore out, accidents de travail, TMS et RPS). Ce diagnostic se confirme d'autant plus que la population se diversifie entre modernes, post-modernes et alternants culturels (cf. mes articles dédiés). Chacun dispose de modes de fonctionnements sociaux différents, de coopérations et de défenses diverses.
La question de la santé de nos concitoyens s'avère donc aussi, comme une question d'environnement social, sinon sociétal, de management et de culture.
Pour cette bonne raison, je propose, dans un grand ministère de la santé, la coexistence de trois secrétariats d'Etat dédiés au management, au lien social (culture) et à l'environnement sociétal (consommation, écologie, etc.). Ce sont eux qui seront en charge de favoriser les "pratiques libérantes et autonomisantes". Il s'agit bien, en l'espèce, de produire la réappropriation populaire de l'organisation du processus vital commun et personnel.
Nous sommes bien convaincus que le bonheur n'est pas la jouissance, mais bien la sensation réelle de sa liberté et de sa capacité, ce facteur dont l'ultra consommation nous a privé. Soyons bien convaincus que la santé, comme le dit la définition de l'OMS en 1946, est une question complexe impactée par de nombreuses variables contextuelles, la question de la santé ne saurait être traitée que par la cure, laquelle, dans notre culture, "tue" la maladie "au dépend" du patient. A  l'approche mécaniste, nous préférerons une approche organique, celle du vivant.
Faut-il encore le redire, la vision mécaniste de l'humain et de l'organisation comporte des conséquences profondes délétères. Elle empêche le développement profond de chacun et de tous, tue la vie qui nous anime, bouche nos avenirs, brise nos perspectives, enterre nos solutions idoines. Elle nous conduit enfin, et c'est le comble, vers un "meilleur des mondes" insupportable et totalitaire, qui fait de nous des objets de consommation, des mécaniques de la mécanique sociale, loin de nos capacités créatrices, adaptatives et intelligentes. Voulons-nous réellement en sortir ? ...être libres, heureux et en bonne santé ? En réalité et de fait, le choix nous appartient !
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 10 janvier 2017

mardi 3 janvier 2017

Pourquoi refoulons-nous les migrants ?

(Prolégomènes : Au dela de toute considération strictement économique et d'intérêt matériels et privés, l'angle de vue de cette réflexion est sociologique, soit représentationnelle, identitaire et de lien social)

Toute société s'organise sur la base de groupes d'appartenance (famille, tribu) et sur la gestion de leurs relations interpersonnelles et inter-groupales sur des territoires définis, voire même dédiés. L'intégration à tel ou tel groupe nécessite un rituel de passage qui a vocation à l'introduire dans le groupe. L’ethnologue Arnold Van Gennep en a fait une célèbre description à étapes qui se vérifie bien souvent. Il s'agit d'un processus en trois temps. Le premier est un temps préliminaire au cours duquel l'impétrant est remarqué et marqué comme extérieur au groupe, différent de ses membres et identifié en quoi il l'est. Cette distinction, qui est une reconnaissance en creux, apparaît nécessaire pour que le rite de passage ait lieu. 
S'ensuit alors un temps "sur le seuil", dit liminaire, un "moment" ou l'impétrant est présenté, voire testé, subissant parfois des épreuves qui vont l'initier au temps d'après. Symboliquement, ces épreuves vont à la fois lui indiquer d'où il vient (le temps d'avant) et ce qu'il devra être le temps d'après. Il y testera, ainsi, les éléments de la nouvelle culture concernant notemment le rapport au nouvel espace, au nouveau groupe et au nouveau temps que l'on attend de lui. Il lui est alors indiqué la place qui est la sienne et qu'il occupe temporairement sur le seuil, une place sociale "de passage" (d'où le nom de rites de passages). Il percevra alors clairement la nouvelle place à laquelle il aura droit dans la nouvelle organisation, celle qu'il "vivra" dans le nouveau groupe. Il y acceptera et fera sienne une certaine vision cosmogonique laquelle régit le sens de l'ensemble de ce corps social nouveau pour lui. Cette vision cosmogonique donne le sens de lui-même, de l'espace, de la territorialité, du temps et des causalités. Alors seulement, le troisième temps est accessible, celui de l'intégration, du post-liminaire. C'est là tout un processus rituélique qui concerne et engage autant la personne intégrée que le groupe intégrateur.
Tout rite de passage, comme ceux organisant socialement la naissance, le passage à l’âge adulte, l'intégration professionnelle, le mariage, la parentalité et la mort, ont ces trois temps. Ils ont, comme nous l'avons vu, une raison de sens au cœur d'une dynamique d'intégration par le sens. Ils sont un temps construit d'information, d’identification, d'enseignement et d'accueil. Notre civilisation technocratique perd, assurément, le sens des rituels et nombre de passages ne se font plus. La collectivité en récolte des vides de sens où s’installent des chaos organisationnels.
Le service militaire constituait pour les jeunes hommes du siècle dernier un rite de passage à l’âge à adulte. Son acceptation se révélait dans un rite préliminaire : la tournée des conscrits. De retour de son service militaire, le jeune homme était considéré comme un adulte et traité comme tel. Le jeune homme qui y avait échappé n'était donc pas considéré comme adulte et se trouvait de fait dans une grande difficulté à trouver mariage.
Quand un jeune homme ou une jeune fille se mariait, un premier temps d'acculturation (d'information) lui était donné par le parent de son genre. Ensuite un rite préliminaire consistait à enterrer avec ses amis, sa vie de jeune fille ou de jeune homme. Ceci fait, le rite liminaire de mariage pouvait avoir lieu, créant de nouveaux liens entre les époux mais aussi entre les parties prenantes. Ce lien était indéfectible, le mariage étant un lien sociétal. L'amour pouvait se dérouler ailleurs et le théâtre de boulevard des Labiche et autres Feydeau l'ont bien décrit, raconté et moqué même.
Alors seulement l'intégration dans la vie sociale devenait possible. Dans certaines cultures (je pense à la Rome du vingtième siècle), la mère, patronne du "domanial", traçait au sol le contour de la pièce nouvelle à construire pour accueillir les nouveaux époux. Dans d'autres cultures, seulement après le mariage, le mari pouvait s'installer de manière autonome dans son métier, etc. Ces rites de passages sont des phases de réelle déconstruction et reconstruction avec une double incidence d'assimilation et de réaffirmation de soi.

Nous voyons que, dans notre société en perte de sens, de rites et de rituels, nous sommes incapables d'accueillir les migrants, faute d'un rituel qui les reconnaîtrait préliminairement comme étrangers (et préciserait en quoi ils le sont) puis liminairement pourrait les faire passer d'étrangers à intégrés, en posant les valeurs, les totems et les tabous de la collectivité qui les intègre, puis un temps post-liminaire qui les reconnaîtrait comme partie prenante du collectif et les installerait en son sein. Cela parait long, complexe, mais si simple et si nécessaire quand ce rite existe.
Le premier "défaut" (au vrais sens du terme) de notre système social actuel est que nous ne savons pas sur quelles bases les reconnaître préliminairement comme étrangers car nous ne savons plus nous-même qui nous sommes, quelles sont nos valeurs, nos invariants, nos éléments de liens d'appartenance. Nos totems et nos tabous ont soit disparu, soit ils ont muté en invariants personnels. Ainsi, sommes-nous devenus incapables de les intégrer puisque nous ne savons plus à quoi, ni à quelles valeurs les associer. Cela remonte au temps où nous avons perdu les éléments qui font que "nous sommes nous". Le temps post liminaire, dans ces conditions, s'avère donc totalement irréalisable.
Mais ces étrangers, faute de la consistance de nos "être ensemble", entrent dans nos espaces comme dans des terres vierges. En l'absence de transmission, de partage de valeurs et d'éléments de lien social (totems et tabous), ils reproduisent les leurs propres et anciens. Ils donc sont dans l'incapacité de s'intégrer à un corps social vide de repères ou valeurs.
De notre côté, leur arrivée, en miroir, provoque une sensation de vide de notre propre corps social, privé tant de valeurs particulières que des rites de reconnaissance qui y sont liés. Elle nous renvoie à notre propre vacuité et cela nous devient inacceptable... Donc nous rejetons ces "envahisseur", lesquels sont, en fait, des "envahisseurs de rien", dans la mesure où nous n'avons rien à leur offrir : rien pour nous relier, rien pour faire corps social... C'est ceci qui nous est le plus inacceptable, le plus insupportable. J'y reviendrai dans un prochain article.
C'est donc cette perte identitaire dont témoigne la disparition de nos rites de passage, de reconnaissance et d'appartenance. Celle là même qui génère cette peur de l'étranger. Nous voilà donc, en conséquence, dans la totale incapacité à les intégrer. Mais, au fait, de les intégrer à qui ? De les intégrer dans quoi ?... Il y a donc véritablement urgence à retrouver ou à reconstruire ces liens sociaux, ces valeurs groupales que nous avons perdues. Nos banlieues sont quelque fois et quelque part "exemplaires" en cela. Par nécessité, elles ont, dans certains groupes sociaux, développé des rites de reconnaissance, d'appartenance et de passage, tels les "shakes", les postures, les langages, les pratiques vestimentaires, les bizutages, etc.
Nous avons des valeurs républicaines (Liberté, Egalité et Fraternité) que nous ne pratiquons plus socialement et on peut réellement le regretter. Elles n’ont plus aucune existence véritablement concrète. Nous avons pourtant à disposition de nouvelles institutions où nous pouvons développer du lien social et de la réalisation de soi : les entreprises et les organisations. Nous y disposons, "tout prêt à l’usage", des rites d'intégration autour de processus d’embauche. Nous n'utilisons pas (ou plus) ces nombreux symboles et rites de reconnaissance "désoccupés" par la République et largement installés par les communautés. On peut les rappeler : ce sont le port de la barbe, des mots de salutation, le port de signes religieux, de voiles ethniques, de kippa, de pin’s à la boutonnière, etc... Nous avons une large réflexion à conduire autour de cela, non seulement pour tous ceux qui frappent à nos portes mais aussi et peut être surtout, pour nous même. La balle n'a jamais été autant dans notre camp. Ferons nous ce que nous avons à faire ?...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 3 janvier 2017