mardi 20 juin 2023


Aller ensemble plus haut et plus loin, c'est ma raison d'être de sociologue-troubadour. Nous avons à développer un monde meilleur, plus efficient, plus pragmatique, où l'on vit bien et travaille mieux : un monde plus dynamique et plus humain. Comment faire ? C'est là, dans les organisations, toute la question du management, et dans le quotidien, toute la question du lien social. La question devient alors : "Comment se développer soi-même pour porter cela ?" 
Patron, président, manager, décideur et collaborateurs de toutes organisations, ce blog est pour vous. Il est une bibliothèque thématique de ressourcement.
Vous trouvez ici des indications, des analyses, des ressources sur le managementdes principes de fond, des postures, des leviers pour mieux faire, et voir l'impact des évolutions de notre société et mieux voir la vie au travail.
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Jean-Marc SAURET

mardi 8 mai 2018

Sciences humaines ou dures, qui a raison ?

Dans une interview en avril 2018, à propos du traitement des sciences humaines et dures en université, Michel Serres répondait : "On construit, au nord de Paris, un Campus Condorcet exclusivement consacré aux sciences humaines. L'université de Saclay, au sud, est principalement consacrée aux sciences dures. On met quelques dizaines de kilomètres (difficiles) entre les deux. Cultivés ignorants ou savants incultes. La tradition philosophique était exactement l'inverse."
Comme les grecs anciens faisaient la séparation du corps et de l'esprit, les scientifiques modernes font la séparation de la matière et de l'esprit, de la physique et de la dynamique humaine, et pourtant elles s'entremêlent constamment. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que cela nous dit de ces scientifiques là et de leurs postures réciproques ?
Il me revient cette intervention que fit, dans amphithéâtre Durkheim, à la Sorbonne, l'ethnologue Claude Rivière : "Ils disent qu'ils sont les sciences exactes et nous regardent (les sciences humaines) comme des sciences inexactes. Si nous sommes les sciences humaines, alors peut-être sont-ils les sciences inhumaines ?..." Voilà un instantané parmi les expressions d'une petite guerre culturelle. Mais elle parle ! Et nous parlent...
On constate malheureusement que ces deux mondes ne se parlent pas. A l'heure de l'informatique, des réseaux sociaux, des interconnexions interpersonnelles long-distances, c'est l’ignorance réciproque ou presque. Ils ne se parlent pas parce qu'ils ne se comprennent pas. Chacun a tendance à effacer l'autre sans parvenir à le nier. Les évolutions technologiques peuvent être colossales, la considération de l'autre, sa propre représentation de la réalité, ses propres critères à penser le monde, sont déterminants, totalitaires. "Je ne vois que ce que je crois" (l'opposé de la posture dite de Saint Thomas) est bien une donnée fondamentale et l'évolution technologique n'y peut rien.
C'est peut être là que nous tenons le nœud du problème. Les représentations mécanistes et organiques du monde se croisent encore ici aussi. Les sciences dures sont celles du chiffre, quand les sciences humaines sont celles de la dynamique du vivant. Quand la première compte les objets et modélise les processus de rapports entre lesdits objets, la seconde tente de comprendre la dynamique du vivant dans un monde global. Le chercheur dans la première démarche ressemble à un horloger qui examine des rouages et la part de chaque pièce au mouvement d'ensemble. Le chercheur, quant à lui, dans la seconde démarche, ressemble à un jardinier qui cultive la relation qu'ont chaque parcelle de vivant entre elles, en interaction avec son environnement. C'est à dire, en d’autres termes : dans quelles interrelations se meut l'ensemble.
Chacune des deux démarches se veut être le paradigme structurant des deux sciences, et donc de la lecture du réel. C'est d’ailleurs ce que tente de faire la science dure, en voulant soumettre le monde à la dictature du chiffre. Elle catalogue alors la science humaine d'inexacte, d'aléatoire, d'imprécise. Pour elle, ce qui se compte existe, et dans ces conditions, le reste n'existe pas. Pour la science du vivant, les variables à penser et comprendre le monde sont dans cet environnement que le chercheur observe, (et pas dans sa propre tête). C'est pourtant ce que prétend la science dure (Cette approche, en sciences sociales, a été modélisée par le psychosociologue Jean-Pierre Di Giaccomo en 1981, dans sa critique de la démarche de Jean Maisonneuve*).
Rappelons nous que Serge Moscovici disait que "les lois de la nature sont celles que la culture lui trouve", et qu'Emmanuel Kant écrivait que "l’entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit". Ceux-ci nous indiquent donc bien que nous projetons sur ce que nous observons, ce que nous croyons que la chose est. Nous ne voyons effectivement que ce que nous croyons. C'est bien le principe fondateur du constructivisme révélé à Palo Alto par Paul Watzlawick. Le philosophe des science Thomas Khun écrivait aussi que "les paradigmes déterminent la façon d'élaborer les faits", et non l'inverse. Les variables à penser le monde se trouvent bien davantage dans la croyance de l'observateur que dans le monde lui-même, comme le prétend la philosophie les sciences dures. Le sociologue Bruno Jarosson enfonce le clou quand il fait remarquer que "les faits dépendent aussi de l’observation et de ses propres croyances… et (que) toute perception est liée à une intention". Nous ne voyons donc que ce qui nous préoccupe. De ce fait, nous décidons davantage sur des informations que nous interprétons (et nous nous en vantons, comme si nos paradigmes servaient de processus suffisants vers "la connaissance") que sur la connaissance des problématiques qui se posent à nous.
C'est bien là le clivage majeur entre sciences dures et sciences humaines. Chacune tente d'emporter l'autre dans l'usage de son propre paradigme. L'histoire nous montre que ce clivage est de fait assez récent, et que la démarche mathématique a pris le dessus dès la fin du moyen age, emportant ensuite toute la démarche scientiste moderne, issue du siècle des lumières. Or, c'est l'évolution de l'observation du vivant qui a modifié le paradigme et, c’est bien par résistance des anciens, que les modernes en la matière se sont retrouvés exclus et accusés de manquer de rigueur.
Peut être faudrait-il, à l'inverse, lâcher la dictature du chiffre pour l'observation globale dans les science physiques, chimiques ou médicales. Déjà, cette approche-là fait des pas importants dans l'étude des mathématiques. Déjà, la médecine commence à changer sa vision paradigmatique. Elle imagine ne plus "tuer" la maladie, mais aspire à revenir à la compréhension de la globalité des phénomènes de santé, en accompagnant le patient redevenu dès lors acteur de sa propre santé. Cela confirme ce qui se passe dans bien d'autres cultures (chinoise ou tibétaine, par exemple) et comme cela était appliqué chez nous avant la période dite moderne.
Alors, pour éviter l'ostracisme d'une démarche sur l'autre, peut être faudra-t-il entendre à nouveau le psychosociologue Rodolphe Ghiglione, et comprendre que la conversation est le meilleur outil de développement des connaissances. D’abord par ce que ce qui s'y "transacte" est bien le critérium de chacun à penser le monde, permettant de repérer d'où l'autre pense et parle, selon quelles certitudes et croyances. Dès lors la communication s'ouvre et les esprits aussi. Mais comment procéder ?
"Tout moyen de communication, dit Michel Serres à propos des nouvelles technologies à disposition, est à la fois la meilleure et la pire des choses". Ésope, philosophe et esclave grec, l'avait déjà dit avant lui dans sa parabole de la langue. Son maître lui demanda de préparer pour ses convives la meilleure chose au monde et il leur cuisina de la langue, parce que la langue, ce sont les louanges, la poésie, les compliments et les mots d'amour ou d'affection. La langue fait du bien. Alors son maître lui demanda pour régaler une nouvelle foi ses convives de leur cuisiner la pire des choses et il leur fit à nouveau de la langue, parce que la langue, ce sont aussi le mensonge, la calomnie, la délation, la médisance. La langue sait faire un mal considérable.
Là aussi, la fonction des croyances et autres certitudes est particulièrement active. La question de l'intention est majeure. Que voulons nous comme résultat ? Dominer ou grandir ? Que visons par la conversation ? Convertir l'autre ? Le vaincre ? Le convaincre ? Le réduire et le soumettre ?
Ou bien l'entendre et le comprendre, en évoluant, soi même et en s’approchant d'une certaine idée de “la” vérité, au moins d'une réalité partagée sans cesse ajustée, renouvelée, augmentée…

La question au moins, vaut que l’on se la pose… mais elle ne vaudra que par la contribution de réponses que chacune ou chacun pourra (ou saura) y apporter...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 8 mai 2018


*Jean-Pierre Di Giacomo, Aspects méthodologiques de l'analyse des représentations sociales, Cahiers de psychosociologie cognitive, 1, 1981, 429-432.




mardi 1 mai 2018

Le génie au fond de soi

Quand, la quarantaine passée, j'usais mes fonds de pantalons de costumes sur les bancs des amphis de la Sorbonne, un de mes professeurs, l'ethnologue Claude Rivière, nous raconta un jour d'où nous venait cette coutume de dire "A vos souhaits" à quelqu'un qui éternuait. Il nous raconta que les grecs anciens pensaient qu'un génie vivait en chacun de nous, mais il n'avait pas le langage de la parole, et sa seule façon d'exprimer ses attentes, ses désirs, un souhait, était cette intrusion subite bousculant notre corps : l'éternuement. Ainsi, les gens à l’entour, assistant à la scène, répondaient au génie : "Que tes souhaits soient exaucés", ou plus communément : "A tes souhaits!". Ils ne s'adressaient pas, comme cela se fait aujourd'hui, à la personne qui éternue, mais à son génie : celui qui vit en elle.
Les grecs anciens pensaient effectivement que notre être se composait de deux parties distinctes : le corps et l'esprit. Il y avait d'un côté le physique, la matière, et de l'autre "l'anima", le vivant esprit. Il y avait donc quelque chose de la culture animiste, chamanique, dans la culture grecque. Mais ce génie était en plus, une sorte de maître de la personne (la "per sonna"). Il était ce lien avec le tréfond de soi.
Quand j'accompagne et partage avec des gens, je me rends compte que nombre d'entre nous, voire nous tous, avons au fond de nous un "petit être" qui a envie de vivre d'une certaine façon. J'ai vu une carte postale humoristique présentant une dame d'âge moyen jouant avec un vélo. L'image était accompagnée de cette phrase : "Toute femme d'âge mûr possède au fond d'elle-même une fille de quatorze ans qui essaye de s'échapper". Cela m'indique que nous avons tous et toutes cette sensation d'un désir profond qui nous habite : celui de vivre sans formalisme ni retenue, de vivre librement et impulsivement, d'être joyeux dans nos sensations et nos émotions. Proust et sa madeleine ont encore de beaux jours devant eux...
Il y a donc au fond de chacun de nous un génie qui agit dans l'intérêt de son propre projet, de son propre plaisir, une sorte de génie joueur, voire hédoniste ou encore épicurien. Mais n'allons pas dans ses déclinaisons car quelque chose de la décision vient peut être biaiser cette pulsion.
Lacan parlait d'un désir premier, fondamental, qui dirigerait toute notre vie, et que nous chercherions à combler en toute situation. Je garderais plutôt l'image qu'au fond de chacune et de chacun de nous, est un être simple qui a envie de vivre sa vie avec plaisir et simplicité. Cette envie de quelques transgressions simples, sans conséquence majeure, nous saisit parfois quand des circonstances particulières se présentent. Il s’agit, quelquefois, de profiter de joies simples, dans d'autres contextes. Par exemple, le fait de retrouver un ami d'enfance : on échange alors sur nos "aventures" et nos émotions partagées naguère. On se redit nos vécus, on révèle quelques secrets qui prêtent à rire, et l'on rit bien.
Parfois on découvre un paysage qui nous émeut. Il fait remonter des sentiments anciens ou profonds et l'on se met en contemplation. Parfois c'est en retrouvant un jeu, un objet que l'on a utilisé enfant ou adolescent, que nous nous laissons envahir par une joie volubile : il faut absolument que l'on raconte ! Alors, le proche qui est là par hasard est happé par notre jubilation.
Plus loin encore de ces approches par le souvenir, il y a ce lâcher prise qui nous saisit et nous étreint. Cela se produit notamment lors de situations singulières où, subitement, le "petit être" qui vit en nous lâche prise lui-même. Il n’obéit plus, ne se soumet plus, ne se met plus en conformité. Je repense à cet ancien film "La vieille dame indigne" où, au décès de son mari, une "mamie" décide de vivre sa vie pleinement, de dépenser tous ses biens pour faire ce qu'elle a envie de faire. Forte de l'amitié d'une serveuse (Rosalie) et d'un cordonnier libertaire (Alphonse), elle part à l'aventure de sa nouvelle vie. Ces deux personnages là, jouent un rôle d'anges gardiens. Ils lui confirment le "droit de faire" par le "droit de s'aimer", par le droit de jouir de sa propre vie, d'en décider. Ceci me rappelle cette phrase d’Olivier Besancenot : "Ce n'est pas vraiment de chefs ou de leaders dont on est orphelins, mais simplement de la conscience qu'on peut écrire notre destin".
Alors, dans ces moments là, notre"génie", notre "petit être" s'affirme, éternue son désir de vivre simplement, librement, débarrassé des entraves que l'on s'impose, bien au delà des bienséances et de la raison. Il s’agit juste d’une envie de jouir de l'espace, de la relation, du climat, de la vue, du spectacle, de l'événement, en le créant jusqu'à la plénitude.

Des personnes me disent qu'il s'agirait là d'un lien avec l'univers, et de notre résonance avec lui. D'autres me parlent d'un désir profond revenu de l'enfance. D'autres encore évoquent un simple lâcher prise sur une prise… sinon crise,... de conscience. En fait tout ceci est construit autour de ce qui met en balance les véritables intérêts, risques et enjeux. Quoi qu'il en soit, ce "génie" est bien là, parfois étouffé, parfois révélé, parfois endormi, mais il est bien là et il nous attend. "A tes souhaits, petit génie que j'aime !..."
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 1er mai 2018





mardi 24 avril 2018

Bien des choses dont se plaignent des femmes ne leur sont ni propres ni spécifiques

J'entendais dans une émission radiophonique deux journalistes féminines commenter les difficultés professionnelles que rencontraient les femmes dans les entreprises. Et je me rendis compte, à cette occasion, que ce qu'elles évoquaient constituaient autant d’injustices, que de méfaits généraux dans le management. Ces pratiques se trouvaient liées à une culture de la prédation, pas particulièrement "genrée", mais assurément courantes, presque "ordinaires", dans bien des organisations.
L'une relatait un événement recueilli lors d'un entretien. Une responsable d’entreprise racontait ainsi, comment son patron ne lui donnait pas la possibilité de succéder à son n+1 en partance. Elle précisait comment les femmes participent à leur malheur en ne se révoltant pas. Elle indiquait, par ailleurs, que le rabaissement, l'effacement des femmes était de l'ordre du quotidien.
Dans mon parcours professionnel de collaborateur, de responsable et de consultant, j’ai bien des fois rencontré ce type de cas, et il ne concernait bien entendu pas que des femmes, mais tout un chacun dans l'organisation. J'ai vu des patrons déqualifier, dégrader, certains de leurs collaborateurs qu'ils jugeaient "menaçants" pour leur propre parcours (sic). Les arguments, confinant à l’argutie, semblaient toujours les mêmes, et de même nature.
En l’espèce, on trouvait des prétextes sur la qualité de leurs compétences ou leur profil de personnalité, voire profil professionnel, voire encore les avis et observations qu'ils portaient ou défendaient. Bien sûr, il y avait bien des hommes concernés par ces discriminations ... parfois aussi conduites par des femmes.
Il me souvient de ce cas où une dirigeante se vit reprocher par un de ses proches collaborateurs de manager "à la séduction". Il lui avait confié dans un aparté privé : "On ne manage pas en faisant crisser les bas nylons". L'assertion était effectivement radicale et osée de la part d'un collaborateur. Mais elle méritait aussi la considération due à la franchise et à l’honnêteté. Cette remarque directe se voulait, selon le dire dudit collaborateur, efficiente, participative et constructive. Le malheureux s'était mis à parler "d'égal à égal" et en subit les effets, en l’occurrence, une guerre ouverte, comme une vengeance. C’est alors qu’il se vit attribuer la responsabilité de dysfonctionnements divers et fut mis au placard. L'affaire remonta jusqu'au directeur général qui prononça la sanction, non sur les mots prononcés, mais sur ladite responsabilité de dysfonctionnements.
Par chance, plusieurs jours après, le collaborateur quittait l'entreprise pour une institution de recherche et d'enseignement avec une fonction plus prestigieuse et enrichissante que celles qu'il avait eues précédemment. Le directeur général l'en félicita même...
Cette situation est loin d'être singulière, elle est même emblématique d'un mode de fonctionnement, et d'un type que l'on qualifiera de "prédateur". Celui (ou celle) qui a le pouvoir a tendance à développer un ensemble de stratégies de conservation et de sécurisation de son propre pouvoir, de sa propre place, et donc de sa situation. Il aura même tendance à faire feu de tout bois, susceptible de servir son développement de carrière, en s'attribuant les succès et en se dédouanant des échecs. Il m'a été donné de voir que leurs auteurs n'étaient pas que des hommes, loin de là, et que les victimes n'étaient pas non plus systématiquement des femmes,... loin de là aussi.
Ce que j'ai pu constater, en revanche, c'est que la discrimination ne reposait pas sur des caractéristiques d'appartenance à l'une ou l'autre minorité. Elle mettait plutôt en présence des profils de personnalité, des orientations professionnelles, des “modes d'être” au travail particuliers. Effectivement les prédateurs se comportaient bien comme tels. Ils en avaient le profil psychologique et la posture sociale. L'objectif qu'ils semblaient poursuivre n'était ni la qualité du travail produit, ni l'oeuvre à construire, mais leur propre intérêt de carrière, leur propre ascension professionnelle. S'ils promouvaient et soutenaient tel ou tel projet, ce n'était que dans la mesure où il servait leur propre ascension. On pouvait voir aussi la façon qu’ils avaient de développer des réseaux de pouvoir, tisser des liens de personnes, politiques et stratégiques, des liens de réseaux corporatistes ou simplement utiles. Ceci fait effectivement symptôme.
Parmi les "victimes", j'ai rencontré effectivement des imprudents peu impliqués, hommes ou femmes, des carriéristes maladroits, mais aussi un bon nombre de personnes orientées projet, tournées vers l'oeuvre à construire, vers le service à rendre, vers le produit efficient. Ceux et celles qui n'avaient pas la tournure d'esprit de la prédation, n'avaient pas non plus la préoccupation et le comportement pour "voir venir" les coups, pour anticiper les risques liés aux conflits d'intérêts et se trouvaient au moins dans la ligne de mire… Car leur attention était orientée, portée, dirigée par leur souci d'efficience, cette préoccupation liée à l'efficacité de leur propre travail. Ils constituaient techniquement des proies ou cibles idéales.
Leur préoccupation ne leur permettait pas de "saisir" des opportunités pour leur propre avancement professionnels, comme si celui-ci découlait obligatoirement de la qualité de leur travail. C'est là une caractéristique bien développée chez ces "victimes". J'ai pu voir aussi, que ce n'était  pas propre aux hommes ou aux femmes, mais plutôt à un profil sociologique de personnalité. La grande majorité d'entre eux étaient, comme on le dit, "issus du sérail". Ils et elles ne sortaient pas de grandes écoles. Elles et ils étaient arrivés à leur place "au mérite", "per gradus débitos".
Ce que j'ai pu constater à propos de leur personnalité, c'est aussi une propension à se sentir responsables tant de la production de l'organisation, que de ce qui leur arrivait. Effectivement, la culture du mérite produit cela.
En conséquence, ce ne sont pas des gens qui demandent, mais des gens pour qui il est logique que les bénéfices de leurs travaux leur incombe, la qualité des résultats faisant preuve de compétences, et les compétences faisant le parcours. Ce serait cela la normalité.
Quand un de leurs dirigeant(e)s, ou autre chef(fe), s'attribue la propriété de leurs propres travaux, ou bien “captent” en la confisquant, la cause première du résultat obtenu, ils et elles se sentent bien légitimement volés, et spoliés. Eh bien l'une des réactions courantes n'est pas seulement de la colère, mais aussi le questionnement sur soi : "Qu'est-ce que j'ai fait pour que ça m'arrive ?". La culpabilité suit généralement. Ceci fait que ces gens là ne se battent pas pour rétablir l'ordre des choses. Ils font plutôt confiance à une sorte "d'ordre juste immanent". Comme si la justice allait rétablir leur droit. Les "petites gens", victimes solidaires, ont tendance à se conforter, à se réconforter entre eux, dans cette représentation : "Il-elle ne l'emportera pas au paradis !"
Par ce phénomène, les victimes deviennent contributrices involontaires de leur propre malheur. Et ce ne sont pas majoritairement des femmes ou majoritairement des hommes. Ce sont majoritairement des gens simples.
Bien sûr, ce n'est là qu'un regard sur un premier type d’événements. Et les femmes seraient les perdantes selon certains discours, comme celui de ces journalistes évoqué plus haut. Ce n'est effectivement pas un cas général, mais l'apanage d'une certaine culture. Celle là même qui met en avant un certain mouvement populaire qui tendrait à le croire, le légitimer et à le “faire croire”. Il est aussi vrai que si l'on refait la cotation en prenant d'autres critères (les petits et les grands, les chauves et les chevelus, les blonds, les roux et les bruns, les beaux et les laids, les banlieusards, les provinciaux et les parisiens, ceux qui portent des lunettes et ceux qui n'en portent pas, etc...) on obtient aussi un résultat équivalent. Celui là même  que la croyance en la pertinence des variables rendra patent ou non...
Il me souvient, pour illustrer cela, un autre événement caractéristique (et peut être un autre encore). Un collaborateur éminemment bien placé (chef de cabinet) se trouve, par le jeu de chaises musicales politiques, viré de son poste. La chaîne hiérarchique au service du nouveau politique se charge de recaser le malheureux à une place où il ne généra pas. Il est par ailleurs ostracisé. Ainsi, personne ne vient plus le voir, ni ne déjeune avec lui. Certains de ses collègues et autres relations professionnelles le soutiennent et lui proposent leur aide. Ils le conseillent, mais aussi agissent "dans les couloirs" pour qu'il ne soit pas "laissé au placard". Ce qui arriva.
Il retrouva ainsi une fonction importante, quoiqu’elle ne soit pas fondée sur sa réelle compétence. Dès lors, comme pour s’intégrer au nouveau pouvoir (pour s'occuper de sa propre carrière, pense-t-on), on va bientôt le retrouver en train de "descendre" les amis qui venaient de l'aider, les discriminant, les accusant de dysfonctionnements, de responsabilités malheureuses diverses. Triste conclusion !
Ultime événement : celui d'un collaborateur, accueillant son dirigeant dans une de ses réunions de travail et d'information. C’est ce dernier qui lui avait demandé de les mettre en place. Le dirigeant avait d’ailleurs assuré qu'il n'était là que comme un participant lambda : un simple observateur avisé. Sa présence était censée donner du crédit à ce type d'atelier. Lors d'un de ces ateliers, le dirigeant fut pris à partie, non pas personnellement, mais à propos de la politique sociale conduite par la maison. Le dirigeant se sentant visé, déstabilisé, va prendre la parole près d'une demi-heure, sortant du sujet de l'atelier, justifiant ses choix, sa stratégie, et déconstruisant les suppositions qu'il croit entendre dans les interventions critiques.
Les participants s'agitent, n'écoutent plus le dirigeants hors sujet, bavardent entre eux et s'impatientent de retrouver le fil de l'atelier. Le collaborateur animateur tente de sauver la situation et profite au bout d'une demi-heure de monologue, d'un léger temps de pause pour reprendre la main sur l'animation de l’atelier et revenir au sujet traité. Le dirigeant quitte précipitamment la salle, accusant l'animateur, qui venait de lui sauver la mise, de ne pas le soutenir. Il le convoquera dans la foulée, l'accusant ouvertement de lui faire de l'ombre. Il lui demanda alors instamment de partir, de se trouver un emploi ailleurs, lui interdisant la poursuite de toute son activité au sein de la maison et lui indiquant, en attendant, la porte de son désormais placard.
Voilà le schéma d'une dynamique discriminante majoritaire dans les organisations. La question du genre n'y est nullement en jeu. Ce sont d'autres dynamiques qui se jouent, et pourtant ces journalistes en avaient fait une des caractéristiques de la discrimination des femmes. J'ai donc envie de leur demander aussi quel type de combat il faudrait mener contre les discriminations faites aux chauves, aux vieux, aux laids, aux très myopes, aux trop hypermétropes, aux trop petits, aux trop grands, aux jugés trop gros ou trop maigres, trop blonds ou aux trop bruns, trop ceci ou pas assez cela... Peut être que la stigmatisation nous fait-elle perdre de vue d'autres réalités. Peut être que nos préoccupations occultent-elles la réalité même, à l'instar de ce que Platon décrit dans le mythe de la caverne. Mais le plus dangereux serait que ces préoccupations deviennent le "juge de paix" dans notre vivre ensemble. Alors, peut être, nous ne serions plus très loin de la dictature...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 24 avril 2018