samedi 20 juin 2020


Aller plus haut ! Aller plus loin ! Comment développer son organisation, qu'elle soit plus dynamique ? C'est là une question d'interactions et de postures. La question est donc : "Comment se développer soi-même pour le meilleur ?" Patron, manager et décideur d'entreprises, de grands groupes et d'administrations, consultants et formateurs, collaborateurs et chargés de missions, ce blog "le manager conseil" est fait pour vous. Il est la bibliothèque du site "L'Humain au cœur", où sont proposés accompagnements et services. 
Se trouvent ici des connaissances sur le management des personnes et des projets, comment ça marche, comment agir, avec des postures, des principes de fond, des leviers pour faire, et voir l'impact des évolutions de notre société sur nos métiers, nos pratiques et la vie au travail.
Si ces contenus vous intéressent, le droit de copie, même partiel, est sous Licence Creative Commons : chacun est donc libre de les reproduire, de les citer comme il le souhaite à l'expresse condition d'en citer chaque fois la source et de n'en pas faire commerce.
Jean-Marc SAURET

mardi 21 février 2017

Prédation et coopération

Plusieurs fois, je suis venu sur ce thème de la prédation versus la coopération sans jamais le développer complètement. Ces deux types de société, ou de rapports sociaux, font modèle pour nous situer et nous comprendre. Ils sont également observables, "repérés" comme ancrés dans la nature, et nous les utilisons comme des "références justificatrices". On entend d'ailleurs souvent ce type de propos : "Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que nous nous comportions de la sorte, puisque c'est dans la nature, puisque la nature est comme ça aussi. Nous sommes dans l'ordinaire de la nature, dans "l'ordre des choses", dans la nature des choses."
Il est exact que nous "trouvons" ces modèles dans la nature, car, comme l'indiquait le psychosociologue Serge Moscovici, "Les lois de la nature sont celle que la culture lui trouve". Kant a aussi écrit, à propos des lois de la nature, que c'est nous qui "les lui prescrivons". Mais regardons de plus près.
L'approche psychosociale de l'école des représentations sociales nous indique que nous voyons dans la nature ce que nous voulons bien y voir. Considérons, à ce titre, quelques caricatures habituelles : Pour nous, les pandas sont doux et mignons, les ours sont en peluche pour un grand nombre, les requins sont de méchants mangeurs d'hommes et les araignées sont d'horribles bêtes qui rentrent partout pour nous piquer... Nous savons scientifiquement, ou grâce à notre ami Google, que ces caricatures sont plus que surfaites. Mais combien  de personnes encore en sont persuadées ! Ce n'est donc pas le fait de "savoir" ceci ou cela sur tel ou tel animal ou phénomène, qui nous le rendra vrai. Même si vous êtes un "référent" en la matière, vous aurez beau expliquer et réexpliquer que l'homme tue plus de requins que les requins ne blessent d'humains, vous entendrez souvent un retour de conversation du type : "Oui, mais moi, tu ne m’empêcheras pas de croire que..."
Ce sont donc tout d'abord les croyances qui repeignent les objets et les phénomènes de la nature. Ainsi, le modèle de la prédation est-il largement repéré et perçu dans la nature. On le trouve et le reconnait dans notre société avec les qualificatifs de « loup », de « chacal », de « hyène » ou de « rapace ».
De la même façon, et corrélativement, les autres « modèles », comme ceux qui relèvent de la coopération, sont davantage perçus et repérés, dans cette même nature, par les doux, les humanistes et les bienveillants.
Le premier phénomène que nous avons à prendre en compte est bien constitué par le fait que "je ne vois que ce que je crois, que ce dont je suis persuadé". Je renvoie, en cette occurrence, aux travaux de Jakobson au collège invisible de Palo Alto qui nous indiquent que nos peurs, nos désirs et nos préoccupations occupent totalement nos perceptions et nos communications.
Il me souvient encore de ce directeur qui ne voulait pas que nous déjeunions dans nos bureaux. Il entra de manière impromptue entre midi et deux dans un bureau où une collègue était en train de couper les cheveux d'un autre collègue. Les protagonistes n'eurent que le temps de mettre leurs mains dans leurs dos ou leurs poches, laissant à la vue les cheveux coupés qui jonchaient la moquette et la blouse du collègue. Bien que ceci soit tout à fait répréhensible, notre directeur plongea son regard sur la table de réunion en disant "J'avais peur que vous ne soyez en train de déjeuner ici"... Des cheveux partout par terre ?... il n'en avait rien vu puisque ce n'était pas ce qui le tracassait. Nous ne voyons a priori que ce qui nous préoccupe. Donc, "prédation" ou "coopération", chacun verra dans la nature les modèles qui le confortent, en lui "confirmant" qu'il est bien dans la "bonne vérité".
Ainsi, les guerriers verront-ils dans la nature les phénomènes de chasse, propres aux lionnes, aux loups, aux rapaces ou aux félins, en jurant que les dinosaures aussi vivaient de cette façon. Ils ne verront pas, de ce fait, l’extrême solidarité qui lie les loups de la même meute, bien au dessus de toutes les rivalités de pouvoir. Ils n'auront pas "conscience" non plus que chez les kiwis, c'est le mâle qui couve l’œuf durant trois mois sans s’alimenter et qui éduque le petit jusqu'à son autonomie. Ils ne verront pas davantage que le taureau défend ses femelles et l'endroit où elles se trouvent. Il ne défend pas un territoire, car il est un être qui aime plutôt la tranquillité. Il ne renvoie de violence et d'agressivité que celle qu'il ressent qu'on lui adresse. Pour les guerriers, il y a les forts et les faibles, les chasseurs et les chassés. Ils ne verront pas que leurs homologues animiste du Mali, de la Zambie, de l’Amazonie et de bien d'autres pays, demandent pardon à leur proie avant de lui "prélever son enveloppe". Ils ne verront pas que les Apaches qui ont anéanti l'armée du général Custer ont laissé partir son chien parce qu'il n'y était pour rien. 
Ce que je veux dire par là est qu'il n'y a pas non plus dans la nature de modèle exact, que ce que nous voyons est encore là notre croyance, ce que nous lui attribuons de nous même. C'est nous qui avons besoin de modèles, pas la "nature". J'entend qu'il est très réconfortant de voir que ce que nous "pensons être" est là, sous nos yeux, dans le monde naturel, que nous nous y mirons tel que nous nous voyons, tel que nous nous vivons nous même. Et bien, ce n'est pas le cas. Dans la nature, tout existe à la seule condition que nous l'y voyons. On peut y trouver tous les modèles dans toutes les déclinaisons et toutes les variantes. Alors nous y piochons tout ce que notre regard préoccupé cherche à y trouver et, dès qu'il en voit un élément, nous nous écrions : " Je te l'avais dit ! Il y est ! Tu vois bien que j'avais raison...." Doux phénomène de croyance, en fait...
Mais que vient faire cette histoire dans le management ? Mais parce que nous faisons la même chose avec nos équipes et avec nous mêmes. Nous attribuons à nos organisations les seuls modèles dont nous sommes persuadés. C'est ainsi que W. Taylor a pensé que les ouvriers étaient des fainéants vénaux dont la priorité était d'en faire le moins possible et de "prendre les sous". Il inventa pour cela un procédé de gestion scientifique du travail afin de compenser cette "réalité". En effet, il avait cette "certitude" que les ouvriers sont ainsi, sans voir que leur exploitation industrielle les y avait réduits, acculés. Ainsi, son management devint-il "la bonne manière" de redresser les "dysfonctionnements naturels" des gens.
Aujourd'hui, les regards s'ouvrent (ou tentent de s'ouvrir) et l'on se rend compte que les systèmes coopératifs sont attendus. Ils sont tout autant désirés par les "œuvreurs", qu'ils sont présents dans les "organisations non organisées", (ou dites spontanées) et gérées par les acteurs eux-mêmes. Je pense aux réseaux d'acteurs, aux coopératives de production, à nombre de start-up, de Fab-labs, de tiers-lieux, etc. Là se développent de nouveaux modes de management où la pensée courte et les représentations caricaturales sont abandonnées. On les retrouve de la même façon déconstruites ou défaites, au profit de l'innovation, de l'invention immédiate de "la vraie vie" : une vie sincère et engagée, pragmatique et humaniste. Sans le chercher, ces nouvelles organisations inventent le management d'excellence, ad-hoc, en fonction des acteurs, du contexte et du projet. 
Alors, entre prédation et coopération, de quoi avons nous envie et besoin ? Nous savons que la prédation tue et détruit, contraint et épuise. Et l'on invoque un proverbe qui dit q'on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. On sait aussi que la coopération développe la connaissance et l'intelligence, qu'elle produit des confrontations apprenantes. On sait aussi que la société Google est d'accord pour que ses employés soient payés pour faire tout autre chose que ce qu'on leur demande. On a tendance à penser qu'une organisation sans buts, ni objectifs cadrés, ne va nulle part. Mais, avons-nous réellement besoin de ces modèles ou voulons-nous seulement justifier que nous avons choisi le bon ? De quoi avons-nous peur en voulant tout cadrer, orienter, contrôler, stériliser ?
C'est bien parce qu'ils ont lâché les modèles que les acteurs de ces nouvelles organisations excellent. C'est bien parce qu'ils ont dans le regard l'idée que tout est possible dès lors qu'ils ont envie ou veulent le faire, qu'ils trouvent des troisièmes voies adaptées, utiles et nécessaires. Ne nous faudrait-il pas alors commencer à penser un management d’excellence plutôt que de réparation ? La pensée positive passe donc par le lâcher prise, la neutralité bienveillante et l'abandon des barrières... Ce que l'on pense être parfois un "joyeux bordel" n'est jamais qu'un chemin nouveau vers l'innovation, un nouveau mode de faire et d'être à la fois.
Jean-Marc SAURET
publié le mardi 21 février 2017

mardi 14 février 2017

De la société des contraintes à celle du lâcher prise

A propos de l'évolution culturelle de notre société, nombre de sociologues, comme Michel Maffesoli, en font une description de mutations radicales, successives. Il est loisible de mesurer l’évolution, depuis une société classique, « moderne », issue du siècle des lumières, et fondée sur la rationalité et le scientisme. C’est elle qui, justement, construit la mort de Dieu, derrière l'émergence d'un humanisme rationaliste et « laïcard ». Ils décrivent ensuite l’ouverture d’une société hédoniste, sur-consommatrice, profondément ancrée dans la jouissance et l'émotion, qu'ils nommèrent la post-modernité.
Nous avons vu précédemment comment, depuis cette évolution post-moderne, émerge une autre évolution "quantique" de la société. En l’espèce, elle définit un temps d'après, révélant une démarche pragmatique, elle-même fondée sur une représentation « personnaliste » et en réseau de notre "vivre ensemble". On assiste à un retour de « l'œuvre », comme raison d'être de ce vivre ensemble, après ce "jouir omnipotent" qui inonde la post-modernité. Je l’appelle l'alternation culturelle ou l'ère quantique.
La société moderne, rationnelle, pyramidale, fondée sur l'individu et le principe de démocratie, sont en train de s’effacer progressivement sous les évolutions successives. La société post-moderne, celle que l’on peut qualifier d’hédoniste, d’émotionnelle, ou de tribale, installée dans l'ici et le maintenant, se trouve aujourd'hui bousculée par l'installation progressive, ça et là, de réseaux émergeants, pragmatiques et intuitifs. Composée de personnes engagées dans une intemporalité relative, ladite ère quantique peut être qualifiée de fractale et diffuse.
Si la société post-moderne comprend une population dépendante d'un environnement séducteur, prometteur, aguicheur même et tentateur, la vague fractale, quant à elle, concerne bien d’autres personnes. Celles qui, justement, ont effectué ce lâcher prise, au regard des tentations séductrices et des promesses d'un système d'ultra consommation. C'est là la clé de compréhension de cette mutation, en émergence. Mais regardons de plus près.
Je ne reviens pas sur les descriptions des différentes ères sociétales. Je l'ai exposé dans des articles précédents*. Ce qui m’apparaît aujourd'hui est une motricité singulière de ces mouvements qui distingue chacune de ces phases. Autant la modernité constitue-t-elle une rupture ontologique et "théocide**", en référence au Moyen-âge et à la Renaissance. C’est  ce qui fit d’ailleurs la transition. La post modernité, en revanche, s’avère être une période de transition à la gloire du client-roi, et du dieu-consommateur. La voilà devenue à la fois réceptacle et dépositaire des jouissances possibles de ce monde. Cela fait de cette période une ère d'attente, de quêtes et de frustrations. L’illusion qu’elle entretient, comme le disait Lacan, fait que la jouissance est due et qu'elle est à portée de tous et de chacun. Comme ce n'est pas réellement le cas, les citoyens se trouvent confrontés à un manque que renforce la promesse. La caricature du client-roi, ou du consommateur-dieu, est résumée dans cette interjection : "J'ai droit à puisque je le veux !". 
La psychanalyse freudienne considère cette caricature comme propre aux postures d'enfants de cinq ans, tout puissants. Nous sommes en présence d'acteurs inactifs en termes de construction et de création. Ils se vivent en revanche comme  chasseurs de rêves et de chimères. Tartarin de Tarascon n’est pas mort ! Les espoirs de quête et de succès immanquables (parce que contenus dans la promesse) viennent augmenter d'autant, la frustration et la rage de reconquêtes. On peut dire de ces gens-là qu'ils sont des "addicts" de la jouissance, et de cette promesse de bonheur par l'avoir. Cette addiction est structurelle de la post-modernité. Elle façonne les comportements dans les familles, les tribus, les organisations, les entreprises. Ces gens-là font peu, réclament beaucoup, prennent avidement et ne remercient jamais. Imaginez ce qui se passe lors des buffets des vœux dans les municipalités, les entreprises, les institutions... Regardez ce qui se passe dans certains magasins le premier jour des soldes... Ne pourrait-on pas dire que ces populations sont sous l'emprise de contraintes stupides et aussi prégnantes que « limitantes » ?
Dans les populations alternantes culturelles, de cette ère quantique naissante, les comportements sont différents parce que ce sont les postures qui s’avèrent radicalement différentes. Cette ère sous-tend le fait que les acteurs refusent l'accumulation des frustrations issues du piège de la surconsommation. Ils refusent la promesse libérale. Ils "lâchent" sur la quête de jouissance. L'essentiel n'est plus là. Il est dans le plaisir de faire, de réaliser. Ils font un retour à l'œuvre et à l'identité par l'action. Ils réfutent les modèles d'identité par l'avoir. Ils ne croient plus que c’est l'objet qui fait la jouissance. Ils sont conscients que la conquête desdits objets n'ouvre que sur d'autres quêtes. Ils ont vu la supercherie, l’ont intégrée, et s'en détachent.
Il y a chez les alternants culturels ce lâcher prise, cette mise à distance des quêtes et des promesses auxquelles ils ne croient plus. Leur moteur est bien là. Alors s'ouvrent pour eux de nouveaux espaces identitaires et de liens sociaux : le "faire ensemble" ! Ils savent, maintenant qu'il est très utile, voire indispensable. C’est cette conscience qui leur permet de s'associer pour réaliser. Ils savent que les décisions leur appartiennent en propre, qu'elles n'appartiennent aucunement à un ou une personne en position d'autorité, de pouvoir ou de propriété. Ils ont dissocié ces variables et personne ne pourra les faire revenir dessus, car cela irait à leur encontre. Voilà qui est définitivement acquis. On peut dire que ces populations sont dans des postures bénéfiques et libératrices de lâcher prise,… par le lâcher prise.
Voilà exactement pourquoi, par exemple, le management humaniste devient aujourd'hui incontournable. Voilà pourquoi les démarches d'intelligence collective sont inévitables, que les structures déstructurées s’avèrent à l’évidence plus efficientes que les « vieilles bureaucraties », et autres pyramides organisationnelles. Voilà pourquoi les clans, les bandes, les réseaux inondent les populations et deviennent si forts. Voilà pourquoi les sondeurs et politologues ne comprennent plus grand-chose aux réactions populaires. Soit les acteurs sont des alternants culturels, et ils sont dans les mouvements populaires (derrière des Berny Sanders, Jeremy Corbin et autre Jean-Luc Mélanchon), soit ils sont des post-modernes et ils sont dans les mouvements populistes à croire en des promesses toujours aussi illusoires (mais rentables) que celles de l'ultra-consommation. Certes ! Mais ils en ont tellement besoin... qu'ils votent populiste. Il n'existe pratiquement plus de modernes et pourtant les sondeurs continuent leurs explications rationnelles et chiffrées. Les clés, je crois, sont là. A nous d’ouvrir les nouvelles portes de la conscience !

* Voir les trois articles consécutifs intitulés : "Les nouveaux liens sociaux"
** "Théocide", néologisme pour dire une société "tueuse de dieu"
Jean-Marc SAURET
publié le mardi 14 février 2017

mardi 7 février 2017

Conservatisme ou progressisme, les leçons d'une l'histoire

Le théologien allemand Paul Tillich (1886-1965) écrivait en 1933, dans sa publication "La décision socialiste", une analyse critique des conditions symboliques de la montée du nazisme. Sa présentation reste toujours très pertinente aujourd'hui. Elle me semble grandement informative sur la nature des soubresauts actuels du populisme. Il y montrait comment se différenciait l'approche populaire (socialiste) tournée vers le passé et les valeurs conservatrices auxquelles leur projet voulait revenir (le sol, le sang, le peuple) et la démarche bourgeoise et industrieuse tournée vers la finalité. Celle-ci orientait l’action politique vers une fin qui vient rompre (voire dissoudre) toute forme de rapport à l’origine. De nature idéaliste, elle tendait vers une exigence inconditionnée d’égalité et de justice qui devait se réaliser par "la loi d’harmonie naturelle" promue alors par le libéralisme économique et politique. S'opposaient là deux écoles, un romantisme politique et le principe bourgeois de la finalité, et ce sous deux formes de sacralisations : celle de l’être déjà-là (ancrage historique) et celle du devoir-être (finalisme et raison d'être). 
Insatisfait par cet affrontement symbolique stérile, Tillich proposait aussi une troisième voie, un principe humaniste (qu'il nomme aussi socialiste), qui viendrait rompre à son tour le principe bourgeois. Tillich, face au dénuement de gens du peuple, ne croit pas en l'harmonie naturelle profitable à tous. C'est là son point de déconstruction. Sa nouvelle réponse vise donc une société sans classe, reconnaissant la "valeur égale" de chacun, l’advenue d’un humain nouveau dans une société renouvelée. Cette troisième voie conjugue l’affirmation du pouvoir de l’origine (essentialiste) avec l’affirmation de la raison critique sous l’horizon d’une promesse eschatologique (c'est à dire "en vue de", une "raison d'être"). En la matière, il s'agit d'une attente orientée vers la fin des temps parce que fondée en même temps sur l'essence de l'humain et sur sa finalité.  
De quoi s’agit-il ?... de repenser la situation dans laquelle les pouvoirs mythiques de l’origine (ceux qui nous inscrivent malgré nous dans une histoire et un destin), sont affrontés et brisés par le mouvement prophétique libéral. Il s'agit de fracturer le principe d'harmonie naturelle sous la volonté humaniste. Il s'agira alors de soumettre à la critique humaniste tous les autres pouvoirs, ce qui aura comme effet d'imposer une exigence de justice, exaltera les humbles et remettra debout les plus fragiles. A ce point là, Tillich indique que la sphère politique et la sphère religieuse devraient pouvoir se rencontrer sur la finalité de l'humanité. 
Ce texte est d'une actualité décoiffante... Ces catégories de romantisme politique (promus aujourd'hui par l’extrême droite), et de politique de la finalité (principe bourgeois que l'on qualifie aujourd'hui de "progressiste", réellement soumis à la doctrine de la croissance et du progrès) reviennent de nos jours, recomposées, sur le devant de la scène, sur fond de crise et d’instabilité. 
Pour cela, il s'agit de mieux comprendre les phénomènes en présence. D'un côté, la solution néoromantique consiste à dénoncer le prétendu déclin de notre civilisation, et, pour la "réparer", à sacraliser une série d’autres dimensions nationales que nous aurions perdues au fil de résignations successives : l’identité nationale, les frontières nationales, la monnaie nationale, une certaine compréhension de l’histoire nationale, une identité nationale singulière... C'est là le lit des partis populistes. Il n'y a pas  de programme politique réel. La population s'en moque. Il s'agit d'un conservatisme radical, lequel flatte les vides existentiels populaires.
De son côté, la politique finaliste bourgeoise et progressiste, fondée sur le principe d'une harmonie naturelle compensatrice, n'atteint pas son objectif d'harmonie sociétale, à savoir un équilibre social matériel et moral. Nous parlons aujourd'hui des valeurs du libéralisme et c'est encore là la croyance illusoire de ses "disciples", que tout va mieux quand on ne s'en occupe pas. La liberté créerait l'équilibre par ajustement mutuel. C'est juste oublier la part du prédateur...
Pour contrer le développement de cette posture romantique "neo-politique", la tentation a été forte de revenir au "faire confiance (plus que jamais) à la loi de l’harmonie naturelle", chère au libéralisme. Il suffirait alors de penser de manière pragmatique qu’en laissant aux acteurs la liberté de créer toujours davantage de biens et de richesses, se produirait une conjuration naturelle des périls issus de la crise profonde que nous traversons (quid d’ailleurs de notre pauvre planète !). Souvenons-nous justement que le système libéral, fondé sur la foi en l’harmonie naturelle, a précisément contribué à construire le ressort de cette crise, porte d'entrée des populismes.
Il s'agit donc pour nous de sortir expressément des impasses du romantisme politique comme des promesses du libéralisme bourgeois. Nous pourrions peut-être alors nous laisser inspirer par la vision humaniste de Paul Tillich. Il s'agirait de promouvoir une véritable autonomie du sujet humain et de la société, contre la toute-puissance du sujet que l'on dit égoïste et qui aboutit aux guerres. Tout ceci pour promouvoir un humanisme réel, révolu, disparu : prôner le retour de "la personne engagée" versus "le sujet mécanique et assujetti" (comme le mot lui-même l'indique).
Il nous faut alors repenser un projet politique s'inscrivant dans la spiritualité, c'est à dire prenant en charge de répondre aux questions fondamentale remises à jour par les tensions sociale : "Que faisons-nous là et pour quoi faire ?", ou encore : "Qui sommes nous dans ce monde, vers quelle raison d'être ?" Ou encore : "Où est l'essentiel ?" C'est bien de cela dont il s'agit et qui devrait occuper nos politiques et nous tous réunis. C'est bien ce que n'ont plus saisi les sondeurs de tous ordres, les prévisionnistes de la politique : le peuple a besoin de sens et de combler dans son imaginaire le vide que provoque l'absence de repère, de raisons d'être à la vie et au monde, la perte de place de soi dans le monde. En trois mots, l'absence de sens, de sens et de sens*. Bienvenue aux gourous de tous ordres. Les portes des manques sont ouvertes... à moins que nous nous occupions de la question ! ... Mais seule la réponse « vaut » !
Jean-Marc SAURET

https://www.evangile-et-liberte.net/2016/11/lactualite-theologique-dun-principe-socialiste/